20 avril 2021

La panthère des neiges, de Sylvain Tesson

La panthère des neiges
Extraits

Je me permet de reprendre et vous partager ici quelques extraits qui m'ont le plus interpellé, dans la perspective des quelques livres que l'ai lu coup sur coup et qui m'ont paru coudre un fil passionnant à suivre, jusqu'au "Habiter en oiseau" d'Isabelle Despret, dont je vous donne aussi quelques extraits sur ce Blog.

La panthère des neige fait écho au livre de Baptiste Morizot : "Sur la piste animale", préfacé par Vinciane Despret : on est toujours sur la même piste, avec aussi un chapitre sur la panthère sur les hauts plateaux du Kirghizistan : "la patience de la panthère", p. 73 à 112.

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Extrait n° 1
p. 40


Munier me parlait de sa première phorographie prise à l'âge de douze ans : un chevreuil dans les Vosges. (…)
- Ce jour-là, j'ai forgé mon destin : voir les bêtes. Les attendre.   

Dès lors, il avait passé plus de temps allongé derrière les souches que sur les bancs de l'école. Son père ne l'avait pas trop forcé. Il n'avait pas eu son bac et gagna sa vie sur les chantiers, jusqu'à ce que ses photographies soient couronnées.  

Les scientifiques le regardaient de haut. Munier considérait la nature en artiste. Il ne valait rien pour les obsédés de la calculette, serviteurs du « règne de la quantité ». J'en avais rencontré quelques-uns de ces calculateurs. Ils baguaient les colibris et éventraient des goélands pour prélever des échantillons de bile. Ils mettaient le réel en équation. Les chiffres s'additionnaient. La poésie? Absente. La connaissance progressait-elle? Pas sûr. La science masquait ses limites derrière l'accumulation des données numériques. L'entreprise de mise en nombre du monde prétendait faire avancer le savoir. C'était prétentieux. 

Munier, lui, rendait ses devoirs à la splendeur et à elle seule. Il célébrait la grâce du loup, l'élégance de la grue, la perfection de l'ours. Ses photos appartenaient à l'art, pas à la mathématique.
Eugène Labiche, à la fin du XIX' siècle, pressentait le ridicule des âges savants: « La statistique, madame, est une science moderne et positive. Elle met en lumière les faits les plus obscurs. Ainsi, dernièrement, grâce à des recherches laborieuses, nous sommes arrivés à connaître le nombre exact des veuves qui ont passé sur le Pont-Neuf pendant le cours de l'année 1860.” (Eugène Labiche, les vivacités du Capitaine Tic)

- Un yack est un seigneur, je me fiche qu'il ait dégluti douze fois ce matin ! répondit Munier. 

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Extrait n° 2
“Habiter le monde en poète”
p. 79 - 80


Munier voulait gagner Zadoï, à l'extrême est du Tibet, dans la haute vallée du Mékong. De là nous rejoindrions les massifs où se terraient des panthères survivantes.  

- Survivantes à quoi ? dis-je.  

- À la propagation de l'homme, dit Marie.  

Définition de l'homme : créature la plus prospère de l'histoirc du vivant. En tant qu'espèce, rien ne le menace : il défriche, bâtit, se répand. Après s'être étendu, il s'entasse. Ses villes montent vers le ciel. “Habiter le monde en poète”, avait écrit un poète allemand au XIXe siècle  (“ ... poétiquement toujours/Sur Terre habite l’homme”. Hôlderlin, in “En bleu adorable”.) C'était un beau projet, un vœu naïf. Il ne s'était pas réalisé. Dans ses tours, l'homme du XXI' siècle habite le monde en copropriétaire. JI a remporté la partie, songe à son avenir, lorgne sur la prochaine planète pour absorber le trop-plein. Bientôt, les “espaces infinis” deviendront sa vidange. Il y avait quelques millénaires, le Dieu de la Genèse (dont les propos avaient été recueillis avant qu'il ne devînt muet) s'était montré précis . “Soyez féconds, multipliez, remplissez la Terre, et l'assujettissez” (1,28). On pouvait raisonnablement penser (sans offenser le genre clérical) que le programme était accompli, la Terre, “assujettie”, et qu'il était temps de donner repos à la matrice utérine. Nous étions huit milliards d'hommes. Il restait quelques milliers de panthères. L'humanité ne jouait plus une partie équitable.

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Extrait n° 3
p. 110

Le premier qui la voyait signalait une bête aux autres. Aussitôt que nous l'apercevions, une paix montait en nous, un saisissement nous électrisait. L'excitation et la plénitude, sentiments contradictoires. Rencontrer un animal est une jouvence. L' œil capte un scintillement. La bête est une clef, elle ouvre une porte. Derrière, l'incommunicable. 

Ces heures de vigie se situaient aux antipodes de mon rythme de voyageur. À Paris, je burinais des passions désordonnées. « Nos vies hâtives », avait dit un poète. Ici, dans le canyon, nous scrutions les paysages sans garantie de moissons. On attendait une ombre, en silence, face au vide. C'était le contraire d'une promesse publicitaire: nous endurions le froid sans certitude d'un résultat. Au « tour, tout de suite» de l'épilepsie moderne, s'opposait le « sans doute rien, jamais » de l'affût. Ce luxe de passer une journée entière à attendre l'improbable! 

Je me jurais, une fois rentré en France, de continuer à pratiquer l'affût. Nul besoin de se trouver à 5 ooo mètres dans !'Himalaya. La grandeur de cet exercice partout praticable était de toujours procurer ce qu'on exigeait de lui. À la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d'un restaurant, dans une forêt ou sur le bord de l'eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d'écarquiller les yeux et d'attendre que quelque chose surgisse. On ne l'aurait jamais noté si l'on ne s'était pas maintenu aux aguets. Et si rien n'arrivait, la qualité du temps passé s'était trouvée accrue par l'attention portée. L'affût était un mode opératoire. Il fallait en faire un style de vie. 

Savoir disparaître relevait de l'art. Munier s'y était entraîné pendant trente ans, mêlant l'annulation de soi à l'oubli du reste. Il avait demandé au temps de lui apporter ce que le voyageur supplie au déplacement de lui fournir : une raison d'être. 

On se tient aux aguets, l'espace ne défile plus. Le temps impose ses nuances, par touches. Une bête vient. C'est l'apparition. Il était utile d'espérer.
 

***

Extrait n° 4
p. 145 

Les plus optimistes se félicitaient de la possibilité d'un globe peuplé de quatorze milliards d'hommes. Si la vie se résumait à l'assouvissement des besoins biologique, en vue de la reproduction de l'espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi en mangeant des insectes. Mais si l'on demandait à notre passage sur la Terre sa part de beauté et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s'avérait une nouvelle atroce. La pire de toutes. Elle avait été accueillie dans l'indifférence. Le cheminot défend le cheminot. L'homme se préoccupe de l'homme. L'humanisme est un syndicalisme comme un autre.  

La dégradation du monde s'accompagnait d'une espérance frénétique en un avenir meilleur. Plus le réel se dégradait, plus retentissaient les imprécations messianiques. Il y avait un lien proportionnel entre la dévastation du vivant et le double mouvement d'oubli du passé et de supplique à l'avenir. 

« Demain, mieux qu'aujourd'hui», slogan hideux de la modernité. Les hommes politiques promettaient des réformes (“le changement”, jappaient-ils!), les croyants attendaient une vie éternelle, les laborantins de la Silicon Valley nous annonçaient un homme augmenté. En bref, il fallait patienter, les lendemains chanteraient. C'était la même rengaine : “Puisque ce monde est bousillé, ménageons nos issues de secours !”Hommes de science, hommes politiques et hommes de foi se pressaient au portillon des espérances. En revanche, pour conserver ce qui nous avait été remis, il n'y avait pas grand monde. 

 Ici un tribun de barricade appelait à la Révolution et ses troupes déferlaient avec la pioche au poing ; ici un prophète invoquait l'Au-delà et ses ouailles se prosternaient devant la promesse ; ici, un Folamour 2.0 fomentait la mutation posthumaine et ses clients s'entichaient de fétiches technologiques. Ces hommes vivaient sur des oursins. Ils ne supportaient pas leur condition, et de cette outre-vie ils attendaient les bienfaits mais ne connaissaient pas la forme. li est plus difficile de vénérer ce dont on jouit déjà que de rêvasser à décrocher les lunes. 

Les trois instances - foi révolutionnaire, espérance messianique, arraisonnement technologique - cachaient derrière le discours du salut une indifférence profonde au présent. Pire ! elles nous épargnaient de nous conduire noblement, ici et maintenant, nous économisaient de ménager ce qui tenait encore debout. 

Pendant ce temps, fonce des glaces, plastification, mort des bêtes. 

"Fabuler d'un autre monde que le nôtre n'a aucun sens.” (Nietzsche, Crépuscule des Idoles.) J'avais noté cerce fusée de Nietzsche en exergue d'un petit calepin de notes. J'aurais pu la graver à l'entrée de notre grotte. Une devise pour les vallons. 

Nous étions nombreux, dans les grottes et dans les villes, à ne pas désirer un monde augmenté, mais un monde célébré dans son juste partage, patrie de sa seule gloire. Une montagne, un ciel affolé de lumière, des chasses de nuages et un yack sur l'arête: roue était disposé, suffisant. Ce qui ne se voyait pas était susceptible de surgir. Ce qui ne surgissait pas avait su se cacher. (p. 145)

*** 

La grotte dans laquelle je venais de rentrer avec Léo avait été occupée. Le sol était propre, le plafond noirci de suie, un cercle de pierres trahissait un foyer. Les grottes avaient constitué la géographie matricielle de l'humanité dans ses lamentables débuts. Chacune avait abrité des hôtes jusqu'à ce que l'élan néolithique sonne la sortie d'abri. L'homme s'était alors dispersé, avait fertilisé les limons, domestiqué les troupeaux, inventé un Dieu unique et commencé la coupe réglée de la Terre pour parvenir, dix mille ans plus tard, à l'accomplissement de la civilisation : l'embouteillage et l’obésité.

***

Extrait n° 5
p. 147

- Vénérer ce qui se tient devant nous. Ne rien attendre. 

Se souvenir beaucoup. Se garder des espérances, fumées au dessus des ruines. Jouir de ce qui s'offre. Chercher les symboles et croire la poésie plus solide que la foi. Se contenter du monde. Lutter pour qu'il demeure. 

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Extrait n° 6
p. 163
 

La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné.
Quel attribut permettait-il de peindre un tableau, de composer une sonate ou un poème ? La patience. Elle procurait toujours sa récompense, pourvoyant dans la même fluctuation le risque de trouver le temps long en même temps que la méthode pour ne pas s'ennuyer.
Attendre était une prière. Quelque chose venait. Er si rien ne venait, c'était que nous n'avions pas su regarder. 

La face cachée 

Le monde était un coffre de bijoux. Les joyaux demeuraient rares, l'homme ayant fait main basse sur le trésor. Parfois, on tenait encore un brillant devant soi. Alors la Terre étincelait d'un éclat. Le cœur battait plus vite, l'esprit s'enrichissait d'une vision.
Les bêtes étaient passionnantes parce que invisibles. Je ne me faisais pas d'illusion : on ne pouvait percer leur mystère. Elles appartenaient aux origines dont la biologie nous avait éloignés. Notre humanité leur avait déclaré une guerre totale. L'éradication était presque finie. Nous n'avions rien à leur dire, elles se retiraient. Nous avions triomphé et bientôt, nous autres humains, nous serions seuls, à nous demander comment nous avions pu faire le ménage aussi vite. 

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Extrait n° 7
p. 164

- Là-haut!  

Une chouette effraie fuyait vers le parc, les ailes frappées par les faisceaux. Même ici, Munier traquait les signaux sauvages. La complicité d'un homme avec le monde animal rend supportable le séjour dans les cimetières urbains.
(…)
Regarder une bête, c'était coller I' œil à un judas magique.
Derrière la porte, les arrière-mondes. Nul verbe pour les traduire, nul pinceau pour les peindre. Tout juste pouvait-on en capter un scintillement. William Blake dans Proverbes de l'enfer : “Ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l'air est un immense monde de délices fermé à tes cinq sens?” Si, William! Munier et moi comprenions que nous ne comprenions pas. Cela suffisait à notre joie.

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Possibiité de feuilleter le livre : https://www.club.be/p/la-panthere-des-neiges-9782072822322

19 avril 2021

HABITER EN OISEAU

Gravure (pointe sèche) M. Simonis

 Comme indiqué sur mon site larcenciel.be, je vous propose ici quelques extraits significatifs à mes yeux du livre de Vinciane DESPRET, "Habiter en oiseau" publié chez Acte Sud en novembre 2019, dans la collection "Mondes Sauvages, pour une nouvelle alliance".

Notes : J'ai mis en valeur en bleu les passages les plus importants à mes yeux.

Ce qui est écrit en vert, notamment les titres, sont de ma propre rédaction.

Pour alléger le texte, je n'ai pas repris les notes qui l'étayent, et qu'on trouvera en lisant le livre.

En introduction à ces extraits, je vous renvoie à mon site, ICI.

1. La question du territoire 

(p. 24)

On pourrait bien sûr s'interroger sur une coïncidence : le terme "territoire» avec une connotation très marquée de "propriété exclusive dont on s'empare" apparaît dans la littérature ornithologique au XVIIe siècle, c'est-à-dire au moment même où, selon Philippe Descola et de· nombreux historiens du droit, les Modernes résument l'usage de la terre par un seul concept, celui de l'appropriation. Descola souligne que cette conception a acquis une telle force d'évidence qu'il est aujourd'hui difficile de s'en déprendre. En deux mots, cette notion se développe à partir de Grotius et du droit naturel, quoiqu'elle plonge ses racines dans la théologie du XVIe Elle redéfinit le droit de propriété comme un droit individuel et repose à la fois sur l'idée d'un contrat qui redéfinit les humains comme des individus et non des êtres sociaux (la "propriété" du droit romain résultait d'un parcage et non de l'acte individuel, un parcage sanctionné par la loi, les coutumes et les tribunaux), sur de nouvelles techniques de mise en valeur de la terre qui exigent que cette terre soit délimitée et que sa possession soit garantie, et sur une théorie philosophique du sujet, celle de l'individualisme possessif qui reconfigure la société politique comme un dispositif de protection de la propriété des individus. On connait les conséquences dramatiques de cette nouvelle conception de la propriété, ce qu'elle a favorisé et ce qu'elle a détruit. On connait l'histoire des enclosures, l'expulsion des communautés paysannes des terres donc elles avaient jouissance coutumière et l'interdit qui les a frappées de prélever dans les forêts les ressources essentielles à leur vie. Avec cette nouvelle conception de la propriété, on assiste à l'éradication de ce qu'on appelle aujourd'hui les “commons" qui faisaient l'objet d'usages collectifs, coordonnés et auto-organisés de ressources communes, comme les canaux d’irrigation, des pâtures communes, des forêts… En  Angleterre, écrit Karl Polanyi "en 1600, la moitié des terres arables du Royaume étaient encore en jouissance collective, il n’en restait plus qu'un quart en 1750 et presque plus aucune en 1840". Des multiples façons d'habiter et de partager les usages de la terre qui s'étaient au cours des siècles inventées et cultivées ne resteront que des droits de propriété, certes quelquefois limités, mais toujours définis comme droits exclusifs d'user, voire d'abuser. (24-25)

***

2. Les chants choraux inter-espèces

C'est cette partie, à la fin du livre, que j'ai trouvée la plus étonnante. Et riche d'enseignements pour nous, humains...

 On a pu ces dernières années enregistrer et analyser des chants choraux non plus simplement de couples, mais de collectifs territoriaux tropicaux composés de quelques individus, toujours de la même espèce. Selon les observateurs, ces choeurs contribueraient à la cohésion du groupe, à la défense du territoire, et pourraient également signaler la qualité de l'engagement de ceux qui y participent. Des choeurs territoriaux collectifs pouvaient exister, mais ce phénomène, pensait-on, devait se limiter aux collectifs d'oiseaux de la même espèce. Ce en quoi, visiblement, on se trompait. 


Une bio-acousticienne italienne, Rachele Malavasi, et un spécialiste de l'écologie des sons, Almo Farina, sont revenus des forêts du Latium avec des nouvelles réjouissantes pour qui s'intéresse aux cosmopolitiques expressives : il y aurait des choeurs interspécifiques.


Les communautés saisonnières interspécifiques d'oiseaux européens ne seraient pas, comme on l'a longtemps cru, composées d'individus anonymes. Selon cette conception qui a longtemps prévalu, le fait que ces groupes s'organisent sur le mode de la "bande anonyme" rend toute forme de coopération quasiment impossible. Les deux chercheurs ont don enquêté sur un site, dans une forêt de la région du Latiurn, où il leur semblait pouvoir entendre des chœurs d'oiseaux de différentes espèces, à certains moments de la journée. Une douzaine d'espèces sont ainsi recensées - des rouges-gorges, des pinsons des arbres, des roitelets à triple bandeau, des grimpereaux des jardins, des troglodytes, des mésanges charbonnières, des pics et d'autres passereaux - dont sept sont présentes à chaque enregistrement. Sont-ce toutefois des choeurs ? Si c'est le cas, on devrait pouvoir reconnaître, notamment à l'analyse des sonagrammes, la caractéristique choeurs coopératifs: les oiseaux évitent le brouillage sonore, sans toutefois s'interdire le recouvrement des chants. Ces chœurs, s'ils s'avèrent qu'ils en sont bien, constitueraient l'expression de relations de voisinage de différentes espèces, et ils auraient évolué de manière similaire, ou en répondant à des fonctions similaires à celles des coordinations vocales des couples. (…)


Les chercheurs ont découvert que les oiseaux n'évitent pas les recouvrements - ce qu'ils pourraient faire -, et peuvent chanter pendant la période où les autres le font. Mais ces recouvrements sont délibérément émis en sorte de recouvrir le moins possible le spectre utilisé par les autres. Et lorsque les chants qui se recouvrent occupent le même champ de fréquence, on remarque que les chanteurs ajustent le temps d’émission à une échelle autre. Il n'y a donc ni cacophonie, ni intervalles de silence, mais une partition faite de relais et de reprises. Ces chorus témoignent donc d'une véritable coordination encre les oiseaux, ils attestent l'existence d'une forte association entre eux. S'ils arrivent à aussi bien accorder des recouvrements sans provoquer de brouillages sonores, c'est parce que chacun a l'expérience des autres et qu'il a appris la structure du spectre de chacun des chants du groupe. 


(…) Le fait que les oiseaux n'évitent pas le recouvrement, ce qu'ils pourraient faire en ne chantant que pendant les périodes dites réfractaires, quand les autres se taisent - "c'est à mon tout maintenant"-, montre qu'il s'agit d'une coordination activement produite. À une exception : le rouge-gorge européen suit la règle de "ségrégation", il attend le silence pour entamer son chant. Mais, disent les deux chercheurs, du fait que le rouge-gorge appartient à une espèce solitaire avec un comportement territorial très marqué, c'était prévisible. 


Mais l'attitude du rouge-gorge, en même temps, rend d'autant plus convaincante l'idée selon laquelle les oiseaux auraient tout aussi bien pu choisir, parce que c'est une option possible, d'utiliser les espaces de silence pour entamer chacun leur chant. Le chevauchement temporel contrôlé n'est donc pas dû à une indisponibilité du silence mais témoigne d'une véritable partition, sur le mode de la composition polyphonique. 


Ces chants choraux vont se voir assigner des fonctions que nous avons déjà évoquées dans d'autres contextes. D'une part, ils pourraient avoir pour rôle de signaler à d'éventuels intrus la stabilité du groupe. Aux femelles, ils indiquent que les mâles sont capables d'établir des relations coopératives et de tenir le territoire sur le long terme. Ils joueraient peut-être également un rôle sur les liens et favoriseraient l'établissement de réseaux sociaux. Ces hypothèses, disent encore les chercheurs, ne sont pas exclusives l'une de l'autre. Si on parle de cosmopolitiques expressives, on doit se douter que de multiples agencements doivent s'être défaits et reformés, que bien d'autres déterritorialisarions et reterritorialisations one dû être mises en œuvre, d'autres partitions jouées, d'autres compositions possibles. Les oiseaux de chacune des espèces impliquées ont sans aucun doute leurs raisons de chanter et de le faire avec d'autres, et sans doute aussi ne sont-elles pas nécessairement les mêmes. Et sans doute encore se joue-il ici des affaires de goût, de beauté, de transports, d'exaltation et d'activations de puissance, de courage, d'importances et d'enthousiasmes, de respect des formes, d'accords magiques ou de célébrations de fin de jour - nous sommes vivants. N'a-t-on pas dit des oiseaux, me rappelait mon ami Marcos, qu'ils mettent le monde créé en état de louange ? Ou, peut-être devrait-on ajouter qu'ils mettent la création en état de grâce. 


Cette recherche dans les forêts italiennes me touche, justement parce qu'elle fait sentir cette grâce. Parce que ces deux chercheurs ont senti et font sentir que ces chants doivent être loués. Elle me touche parce qu'elle réussit à rendre sensibles des modes d'attention, à s'y accorder et à les accorder. Une attention non seulement aux chants et à la magie qui les conduit et les accompagne, mais aux conditions de la pratique qui rendront cette magie perceptible - choisir le bon moment, la bonne période de la journée, les intervalles qui comptent pour saisir les recouvrements. Chercher les hypothèses qui accordent plus et mieux, à la fois au sens où il s'agit de s'accorder à un réel plus riche et plus divers, et d'accorder aux oiseaux et à leurs performances plus que ce que les théories antérieures ne le faisaient. Saisir que faire un territoire, c'est composer avec des puissances. Il s'agit de les honorer. Faire un territoire, c'est créer des modes d'attention, c'est plus précisément instaurer de nouveaux régimes d'attention. Ces deux scientifiques ont réussi à trouver comment faire attention à la manière dont les oiseaux font attention les uns aux autres. Bref, s'arrêter, écouter, écouter encore : ici, maintenant, se passe et se crée quelque chose d'important. 


C'est sans doute cela également que pourrait signifier le fuit d'inscrire notre époque, comme le propose Donna Haraway, sous le signe du "Phonocène". C'est ne pas oublier que si la terre gronde et grince, elle chante également. C'est ne pas oublier non plus que ces chants sont en train de disparaître, mais qu'ils disparaîtront d'autant plus si on n'y prête pas attention. Et que disparaîtront avec eux de multiples manières d'habiter la terre, des inventions de vie, des compositions, des partitions mélodiques, des appropriations délicates, des manières d'être et des importances. Tout ce qui fait des territoires et tout ce que font des territoires animés, rythmés, vécus, aimés. Habités. Vivre notre époque en la nommant "Phonocène", c'est apprendre à prêter attention au silence qu'un chant de merle peut faire exister, c'est vivre dans des territoires chantés, mais c'est également ne pas oublier que le silence pourrait s'imposer. Et que ce que nous risquons bien de perdre également, faute d'attention, ce sera le courage chanté des oiseaux..


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3. Les territoires seraient des formes qui façonnent des manières d'être social et de s'organiser


Dans le livre Le Monde du silence, Jacques-Yves Cousteau et Frédéric Dumas racontent que dans les eaux de Porquerolles, ils sont tombés sur un village de poulpes. Ils y ont vu de véritables villas, dont l'une associait un toit plat fait d'une large dalle et soutenue par deux linteaux de pierres et de briques avec, devant son entrée, un rempart constitué de cailloux, de tessons de bouteilles ou de poteries, de coquillages et coquilles d'huîtres. Depuis lors, d'autres villages ont émergé. En 2009, dans la baie de Jervis, à l'est des côtes australiennes, on observe une "ville" qui sera baptisée Octopolis et, plus récemment, non loin de là, une autre qui a reçu le nom d'Octlantis. On avait cru les pieuvres solitaires et peu sociales. Visiblement, elles sont capables de changer leurs habitudes ou, plus précisément, de composer, sur un mode inédit, avec un milieu qui leur fait des propositions. C'est ce que le zoologue spécialiste de l'architecture animale Mike Hansell nomme une "route écologique", pour rendre compte du fait que la transformation du milieu effectuée par des créatures va elle-même susciter chez ces créatures des modifications d'habitudes, de manières de faire, de façons de vivre et de s'organiser. Ce que les pieuvres ont fait, c'est inventer des formes qui donnent forme à une société qu'elles inventent dans le même geste. Les territoires seraient, dans cette perspective, des formes qui façonnent des manières d'être social et de s'organiser.
On a vu que les territoires pouvaient être considérés comme œuvrant à la formation des couples. Qu'ils suscitent la rencontre, synchronisent les corps, ajustent les rythmes psychologiques ou physiologiques, soudent les relations, les territoires seraient, comme Souriau le propose à propos d'un nid de mésanges, des "œuvres médiarrices'' - il écrit d'ailleurs de ce nid qu'il est non seulement oeuvre d’amour, mais créateur d’amour” puisque c’est en construisant que les partenaires s’énamourent. Les territoires seraient des formes qui engendrent et façonnent des affects, des relations, des manières d’organiser en son sein. C’est ce qu’on pourrait inférer de l’observation de certains oiseaux qui modifient leur systèmes matrimoniaux en fonction des territoires où ils s’installent. (p. 157-158)

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4. La toile d’arraignée, extension du corps


La toile que tisse l'araignée étend les limites du corps de cette dernière dans l'espace, elle est le corps de l'araignée, et tour cet espace ainsi pris dans la toile, qui devient espace-de-toile, espace-de-corps, cet espace qui était jusque-là un milieu ou un entour, devient non pas une propriété de l'araignée au sens usuel, mais une propriété au sens de ce qui lui est propre (c'est cela l'appropriation, comme le rappelle Lapoujade, c'est le fair de faire exister en propre). Dans cette perspective, on donnera d'ailleurs pleinement raison à Deleuze d'avoir traduit l' Umwelt de Jakob von Uexküll non comme "monde vécu" ou comme "entour" mais comme "monde associé" : car la toile, et donc l'espace que remplit la toile, est monde associé au corps de l'araignée, corps étendu (comme mon bras est associé à mon corps tout en étant pleinement à la fois une composante de celui-ci et son extension). 


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5. Posséder ce n'est pas s'approprier, mais approprier à ... , c'est-à-dire faire exister en propre.

(p. 121)


Lorsque je dis que l'espace change de propriétés, c'est pour désigner d'abord le fuit qu'il peut être vécu différemment, qu'il peut, comme chez les foulques macroules de Howard et Huxley, être pris tantôt dans un agencement territorial, tantôt, littéralement, être dérerritorialisé. Mais qui ou qu'est-ce qui est déterritorialisé ? L’espace gelé ou le foulque qui ne vit plus le territoire comme sien ? Je dirais les deux, justement, car tous les deux ont été désappropriés après avoir été appropriés l'un à l'autre. Lespace est entré, avec la territorialisation, dans le régime de l'appropriation. Ce qui ne veut pas dire qu'il est objet d'appropriation. J'entends ici le terme d'appropriation au sens de Souriau, un sens qui met en rapport le propre et l'appropriation, mais dans une tout autre perspective que celle de Serres. Selon Souriau, écrit David Lapoujade, "posséder ne consiste pas à s'approprier un bien ou un être. L’appropriation concerne, non pas la propriété mais le propre. Le verbe de l'appropriation ne doit pas s'employer à la voix pronominale, mais à la voix active : posséder ce n'est pas s'approprier, mais approprier à ... , c'est-à-dire faire exister en propre". Ou, en d'autres termes, et ce sera encore plus clair, on dira de l'être qu'il approprie son existence à de nouvelles dimensions. On retrouvera une conception très proche dans le livre de la juriste Sarah Vanuxem, lorsque celle-ci cherche, dans l'histoire du droit français et dans l' anthropologie, les interprétations qui permettraient de rompre avec la conception de la propriété comme un pouvoir souverain sur les choses, pour penser les choses comme des milieux qu'il s'agit d'habiter: "Dans les douars chleus montagneux, s'approprier un lieu consiste à le conformer à soi et à se conformer à lui ; s'approprier une terre revient à se l'attribuer comme à se rendre propre à elle.” Ce qui veut dire que l'on est terrirorialisé tout autant qu'on territorialise.


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6. Le territoire, lieu de spectacle


(p. 62-63)


Ce que donne à penser Moffat avec cette idée que les couleurs et les chants auraient valeur d'autoprésentation, va conduire quelques chercheur., à s'intéresser à un très beau problème : celui des apparences. Se dessine ici l'intuition d'une des dimension les plus intéressantes du territoire, que rendront particulièrement sensible Gilles Deleuze et Félix Guattari dans le livre Mille plateaux: le comportement territorial est avant tout un comportement expressif. Le territoire est matière à expression. Ou, dans les termes d'Étienne Souriau, Je territoire, chez les oiseaux, avec ces couleurs, ces chants, ces postures, ces danses ritualisées, est traversé d'intentions spectaculaires. Ce qui veut dire également que le territoire crée un certain type d'attention, ou qu'il coopte des modes d'attention particuliers : tout est territorialisé, celui qui reçoit les messages comme celui qui les envoie. On encre de concert dans un nouveau type de code. 


(…) Si le territoire se définit comme lieu d'intention spectaculaire, l'agressivité n'est plus le motif au sens psychologique, ou la cause, de l'activité territoriale, elle en est le motif au sens esthétique ou musical, elle lui donne son style, sa forme de présentation, son énergie, sa chorégraphie et ses gestes: l'agression devient de l'ordre du simulacre. Elle est détournée de la fonction "agresser" pour une autre fonction, une fonction expressive. Le comportement territorial emprunte formellement les gestes de l'agression, de la même manière que le fait le jeu qui emprunte les gestes des conflits - mordre, menacer, poursuivre, chasser, etc. - pour en faire autre chose qui a une tout autre valeur. L'agression comme modalité expressive s'apparente alors, comme le font les gestes du jeu que jouent les animaux, au "faire semblant" : les gestes du jeu, comme ceux du territoire abolissent lu matérialité du réel, le subliment, pour "n'en garder qu'une pure forme qui vaut par elle-même", comme l'écrit Souriau. Ce sont, par exemple, ce qu'il appelle des "mimiques", comme lorsque les rituels de menace utilisent, sur le mode du "faire comme si", les gestes de l'agression. (…) Le vainqueur n'est pas le meilleur combattant, mais le meilleur acteur'". L’idée que l'agression qui semble guider le comportement territorial serait "scène jouée", scène dont l'extravagance serait d'ailleurs l'un des plus sûrs indices, a été envisagée par certains chercheurs. On se souviendra de Nice et de son intuition qu'il s'agit de "jeux de rôles" flexibles et échangeables, et qui écrira par ailleurs que, chez les bruants chanteurs, plus le spectacle est impressionnant, moins sérieuse sera la rencontre, le bluff prenant la place de l’action.

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7. Question de méthode

(Contre point, p.107)


“Ce qui m'intéresse à présent, ce sont les territoires. Et c'est l'un des concepts les plus centraux, les plus cruciaux de Mille plateaux et principalement du chapitre XI ("De la ritournelle”) de Deleuze et Guattari. Je l'avais lu au début de ma recherche et, j'avoue, là aussi c'était difficile. Tout cela, d'une part, me semblait trop abstrait, trop déconnecté de ce que je cherchais ou, plus précisément, tout cela ne m'aidait pas à savoir ce que je cherchais.(…) 


Je crois aussi que j'ai un souci quand on dit “les animaux”…


Ce malaise avec Deleuze et Guattari était d'autant plus aigu que Mille plateaux constitue une véritable machine à créer des concepts, que c'est un livre difficile, intimidant sans pourtant relever de ce que Deleuze appelle, parlant de la philosophie, une "entreprise d'intimidation", une entreprise gui vise à bloquer la pensée. 


Au contraire: de part en part justement, ce livre veut faire penser. Et c'est comme cela qu'il me fallait apprendre à le lire, en me laissant guider non par des mots, mais par des gestes, par des rythmes, par des ruptures, par des bégaiements, par des hoquets, par des affects. Sortir de la routine qui guidait ma lecture des articles scientifiques, routine consistant à glaner des informations, à répertorier des faits et des savoirs. J'allais l'oublier, la philosophie n'a pas pour tâche d'informer, mais celle de ralentir, de se désaccorder, d'hésiter. Se désaccorder pour trouver d'autres accords. Faire bifurquer quand cela va trop droit. S'allier à des puissances. Donner aux faits un pouvoir que l'on n'a pas et qu'il faut apprendre à construire avec eux, celui d'effectuer, d'avoir des effets et des effets inattendus. Ce sont des mouvements que je suis en train de décrire ici, et c'est cela qu'il s'agissait d'apprendre avec Deleuze et Guattari. Quitte également à ce que ces mouvements ne leur soient pas fidèles - les comprendre à ma manière en somme (non plus se référer à eux, alors, mais interférer avec eux). Bref, enfin entendre ce qu'ils se sont évertués à nous faire entendre: il ne faut pas interpréter, il faut expérimenter.


Et c’est justement ce qu’ils proposaient en convoquant, dans leur travail, le territoire.

***

8. L’effet du "cher ennemi"

Chez les alouettes des champs, l’effet du "cher ennemi" a été particulièrement bien étudié. Selon les ornithologues qui les observent, la familiarité qu'engendre le voisinage permet d'éviter ce que les auteurs appellent des "erreurs de rôle". Le fait de vivre ensemble, et d'avoir eu des expériences de conflits, et de conflits répétés, a progressivement mené chacun des partenaires de ces interactions de voisinage à établir des relations pour lesquelles chacun sait qui est l'autre, ce qu'il peut désirer, la manière dont il se conduit et ce qu'il possède - mais doit-on encore parler de "conflits", ne devrait-on pas plutôt préférer un terme comme "mise à l'épreuve spectaculairement impressionnante"? Une fois ces relations établies, les oiseaux connaissent les rôles de chacun, et n'ont plus besoin de ces mises à l'épreuve pour déterminer la manière dont ils doivent agir et la façon dont les autres se comportent''· Le territoire, dès lors, pourrait bien relever de ce que Strum considérait, parlant de la hiérarchie, comme une structure permettant la prévisibilité des interactions. (p. 171)

***

Et pour conclure ces extraits, je reprends les considérations d'Isabelle Despret dans un de ses contrpoints : 

9. Une question de méthodologie qui ouvre de nouvelles perspectives


(Contrepoints, p. 152 et suiv.)

Certes, le territoire n'est pas à proprement parler une institution, mais il pourrait bien remplir un rôle similaire à celui des institutions dans la mesure où il serait une invention qui stabilise certaines dimensions, certaines caractéristiques, qui permet de prévoir et d'anticiper. Voire, de mener à bien quelques projets. En d'autres termes, le territoire, dans des sociétés complexes comme celles des oiseaux, est une invention permettant la simplification de la complexité, prenant en charge la stabilisation d'une partie des éléments de la vie sociale et donnant à ses acteurs la possibilité de prévoir, dans une certaine mesure, la manière dont les autres vont se comporter.

La hiérarchie ne serait pas, comme nombre de scientifiques l'ont affirmé, une caractéristique génétique, mais plutôt un principe de transaction. "L'importance de la structure est intuitivement évidente quand la complexité et les processus sont pris au sérieux. Pour les systèmes biologiques comme pour les sociétés humaines, les structures réduisent l'incertitude, minimisent les dissonances cognitives, construisent des relations sociales et facilitent le échanges sociaux.

Ce que je demande aux oiseaux : de nous ouvrir l'imagination à d'autres façons de penser, de rompre avec certaines routines, de rendre perceptible l'effet de certains types d'attention - qu'est-ce qu'on décide de rendre remarquable dans ce qu'on observe 7 Pour rendre possibles d'autres histoires.

les ornithologues ont très tôt cultivé une approche comparative qui les a rendus attentifs à la pluralité des organisations et l'on constate, dans le domaine, une tension constante entre la volonté d'unifier les faits par une théorie, et la reconnaissance d'une variabilité telle que toute théorie ne pourra jamais être que locale. Enfin, ne sont pas à négliger la formidable exubérance des oiseaux, leur inventivité, leur remarquable capacité à faire sentir l'importance du territoire et la beauté mise au service de cette importance. Cela aussi a dû jouer en faveur d'une certaine attention et d'une certaine imagination. Les chercheurs qui y ont été sensibles ont ainsi créé de l'espace - parfois des interstices, mais ils sont importants - pour des histoires moins déterministes, des histoires qui laissent des marges de manœuvre plus importantes, aux oiseaux comme à ceux qui les observent, des histoires qui déjouent la tentation des modèles.


01 juin 2020

Réveillez-vous

Coup de coeur :
le 29 mai à 18:58 

Voici notre toute première vidéo sur Pensée Sauvage.
On est tout stressé de vous la montrer.
On espère que cette drôle d'aventure puisse vous faire ressentir quelques émotions.

Réveillons-Nous.

Pensée Sauvage, c'est deux apprentis artistes engagés qui ont pour ambition de changer le monde à leur manière et de vous donner envie d'y participer."

Michel


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02 mai 2020

Trois Extraits d’Imagine - Demain le monde en attendant le prochain numéro


Voici quelques extraits en attendant le futur numéro qui ne sortira qu’en juin, covid oblige et qui aura 150 pages et un cahier de 36 pages consacré à la crise.


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1. Dominique Belpomme :
« La santé et l’environnement sont notre bien commun »

http://www.imagine-magazine.com/lire/spip.php?article2259

Dans un livre implacable, basé sur 10 ans de recherche et une somme de travaux scientifiques rigoureux, le Pr Dominique Belpomme démontre avec force et précision les liens directs entre la dégradation de notre environnement (pollution chimique et atmosphérique, métaux lourds, ondes électromagnétiques…) et la naissance et le développement de maladies (cancer, obésité, diabète, allergies, Alzheimer…). L’éminent cancérologue en appelle à « une véritable révolution médicale » pour combattre ces « fléaux de santé publique » et préconise la généralisation d’une médecine préventive et environnementale. Rencontre avec un scientifique mi-dissident, mi-franc-tireur, partisan d’un « changement total de paradigme ».


En 2004, déjà, il avait donné l’alerte en lançant l’Appel de Paris. Un texte signé par 1 000 ONG, 350 000 citoyens, 3 000 experts, 3 prix Nobel de médecine affirmant avec force que « le développement de nombreuses maladies actuelles est consécutif à la dégradation de l’environnement », que « la pollution chimique constitue une menace grave pour l’enfant et pour la survie de l’Homme » et que « notre santé, celle de nos enfants et celle des générations futures étant en péril, c’est l’espèce humaine qui est elle-même en danger ».


Douze ans plus tard, Dominique Belpomme, cancérologue, professeur d’université et directeur de l’Institut européen de recherche sur le cancer et l’environnement (Eceri) revient à la charge avec un livre vérité (Comment naissent les maladies, éditions Les liens qui libèrent), mais également des propositions concrètes : « Après l’Appel de Paris qui avait été largement relayé et entendu, il fallait aller un pas plus loin : dépasser ce qui relevait du bon sens, étayer notre propos et apporter des preuves scientifiques. Ce que nous avons fait avec toutes les équipes de l’Association pour la recherche thérapeutique anticancéreuse et de l’Eceri. »


Douze ans d’étude, un travail colossal mené sur la base de 3 000 articles scientifiques, pour en arriver à la conclusion suivante  : « Le temps des certitudes est venu, il n’y a plus de doute concernant l’origine environnementale de la plupart des affections et maladies. »

Article publié dans Imagine en 2017 - Proposé aujourd'hui en libre lecture, étant donné l'actualité : voir le PDF ici.

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2. Alain Damasio :
« Nous avons le devoir éthique de mobiliser des affects positifs, le désir, l’envie » 

https://www.imagine-magazine.com/lire/spip.php?article2653
 
Bien que rare – il a écrit trois romans en vingt-cinq ans – Alain Damasio est l’un des écrivains de science-fiction français les plus reconnus. Militant, engagé, ses livres sont à la fois des cris d’alerte et des appels à la résistance. Il publie aujourd’hui Les Furtifs, où il nous entraîne à la découverte de ces êtres extraordinaires, dans un monde ultra libéral (les villes sont privatisées, découpées en secteurs accessibles en fonction des revenus), ultra connecté, ultra contrôlé.

Pour moi l’écrivain ne doit pas seulement alerter, mais aussi proposer des horizons désirables.

Quelle est l’alerte que vous avez envie de lancer dans votre nouveau roman, Les Furtifs ?


Ce qui me touche, c’est le techno-capitalisme, ce couplage entre la société de contrôle et le capitalisme cognitif, fondé sur l’économie de l’attention, la sollicitation numérique permanente de chaque individu. Quand j’étais jeune, il y a trente ans, je concevais l’ennemi comme une sorte de collusion entre l’Etat, les multinationales et les médias. J’avais une vision tout à fait classique et pyramidale du pouvoir. Et puis j’ai rencontré la réflexion de Gilles Deleuze sur la société de contrôle et j’ai compris qu’il y avait une mutation du régime de pouvoir, que nous n’étions plus dans des systèmes hiérarchisés, verticaux, mais bien plus dans des ordres horizontaux, relayés par tous, démocratisés, mais extrêmement sournois et insidieux. Et où ce contrôle est relayé par tout le monde.


Nous sommes dans un cocon numérique, un cocon assuré par le smartphone, par cet immense tissage d’objets connectés mis en place à partir de capteurs, de senseurs… La technologie vient outiller nos paresses, conjurer nos peurs et nos incertitudes : on filtre nos réseaux d’amis, nos communautés, on se protège par des détecteurs, toute une domotique.

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3. Et la lumière fut 

http://www.imagine-magazine.com/lire/spip.php?article2217
 
Plus d’un milliard d’humains sont aujourd’hui privés d’électricité. Or l’accès à l’énergie est un moteur de développement. C’est pourquoi les Nations unies ont fait de l’électrification universelle une grande cause planétaire. En attendant, dans les pays du Sud, on innove pour s’alimenter en courant régulier. Entre programmes d’Etat et débrouille locale.

Pas de développement sans courant


Cette année, l’Organisation des Nations unies a élevé l’électrification universelle au rang de grande cause planétaire. C’est le septième Objectif de développement durable [1] . « Il y a une prise de conscience de la part de la communauté internationale, constate Gabrielle Desarnaud, chercheuse au Centre Energie de l’Institut français des relations internationales (Ifri). L’accès à l’électricité est la condition préalable au
développement économique, social et environnemental. » En effet, comment faire reculer la mortalité maternelle quand les accouchements se font à la lampe frontale, comment garantir la sécurité alimentaire quand de la nourriture est gâchée faute de conservation correcte, ou encore améliorer l’éducation alors que les écoliers ne disposent pas de lumière pour réviser leurs leçons ?

« Les femmes en particulier payent le prix fort de l’absence d’électricité, poursuit la chercheuse, car ce sont elles qui vivent dans les fumées des poêles à bois et des lampes au kérosène. Elles y laissent leur santé et perdent des heures à ramasser du bois alors qu’elles pourraient se consacrer à l’éducation des enfants ou à la gestion d’une entreprise. » 


Chaque année 80 millions de personnes supplémentaires accèdent à l’électricité. C’est peu. L’Agence internationale pour l’énergie (AIE) estime qu’à ce rythme-là, 810 millions de personnes seront toujours (...)

Lire l’intégralité de cet article dans notre magazine.

[1] Les 17 Objectifs de développement durable doivent éradiquer les grandes détresses humaines, pauvreté, famine, maladie, et protéger la planète d’ici 2030. Ils remplacent les Objectifs du millénaire adoptés pour 15 ans en 2000. Le 7e objectif de développement durable vise à « garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable ».


13 avril 2020

Grand Corps Malade - EFFETS SECONDAIRES

(vidéo Lyrics) 3min. 45

https://youtu.be/4UX6Wsr8GMU


Quand l’Univers et le Coronavirus (Coco pour les intimes) discutent…


 Coco : Univers, pourquoi me mettre dans le pangolin ?
Univers : Cet animal, Corona, est en voie d’extinction. Et pourtant, les hommes continuent de le braconner et de le manger. … Ce sera la 1ère étape de ma leçon

Coco : D’accord, Univers. Pourquoi tu veux que ça commence en Chine?
Univers : La Chine est le symbole de la mondialisation et de la production de masse, petit. Ce pays est surpeuplé, il produit en masse et pollue en masse…

Coco : C’est vrai, Univers… Mais en même temps c’est parce que les autres pays y ont un intérêt financier aussi, non ?
Univers : Oui petit, c’est pour cela que ta mission va être de te répandre partout dans le monde, et principalement dans tous les pays concernés par ce système, l’Europe, les US, les pays producteurs de pétrole…

Coco : Quelle forme vas tu me donner, Univers ?
Univers : Celle d’un virus qui va principalement infecter les voies respiratoires.

Coco  : Mais pourquoi Univers ?
Univers : Petit, vois-tu, de nos jours, les hommes mettent en danger la planète. La pollution est devenue trop importante mais l’humanité n’en mesure pas l’ampleur. Quoi de plus symbolique que la respiration petit, tu comprends ?

Coco : Oui mais ça veut dire que je vais être dangereux, Univers ?
Univers : Tu ne le seras pas plus que plein d’autres maladies existantes petit, et tu le seras bien moins que la pollution elle-même qui génère des milliers de morts ! Mais la différence c’est que toi, tu seras visible…

Coco : D’accord, Univers. Mais tu crois que ça va marcher ton truc là alors, je comprends pas comment ?
Univers : Tu as raison, petit. C’est pour cela que je vais te rendre très contagieux. Tu vas vite te propager. La vitesse de propagation sera bien supérieure à ta dangerosité.

Coco : Ok, mais alors, si je suis pas si dangereux, tu crois qu’ils vont avoir peur de moi ?
Univers : Oh oui, petit, fais-moi confiance. C’est sur cela d’ailleurs que je compte pour faire évoluer les mentalités : la peur.
Ce n’est que quand l’homme a peur, qu’il peut changer ensuite…

Coco : Tu crois ?
Univers : Oui petit, et je vais ajouter tout un contexte pour amplifier la peur et les prises de conscience.

Coco : Quoi Univers …?
Univers : La peur va tellement prendre le dessus que l’on confinera les gens chez eux, tu verras. Le monde sera à l’arrêt. Les écoles seront fermées, les lieux publics, les gens ne pourront plus aller travailler. Les croisières, les avions, les moyens de transport seront vides…

Coco : oh la la, Univers, tu vas loin, mais qu’espères-tu de cela ?
Univers : Que le monde change, petit ! Que Terre Mère soit respectée ! Que les gens prennent conscience de la bêtise humaine, des incohérences des modes de vie et qu’ils prennent le temps de réfléchir à tout cela … Qu’ils arrêtent de courir, découvrent qu’ils ont une famille et des enfants et du temps avec eux. Qu’ils ne puissent plus recourir aux suractivités extérieures car elles seront fermées. Se reconnecter à soi, à sa famille, ça aussi, petit, c’est essentiel…

Coco : Ok mais ça va être dangereux, l’économie va s’effondrer….
Univers : Oui petit, il y aura de grosses conséquences économiques. Mais il faut passer par là. C’est en touchant à cela aussi, que le monde, je l’espère, va prendre conscience de ses incohérences de fonctionnement. Les gens vont devoir revenir à un mode de vie minimaliste, ils vont devoir retourner au local, et je l’espère à l’entraide…

Coco : Comment vais-je me transmettre ?
Univers : Par le contact humain. Si les gens s’embrassent, se touchent…

Coco : Bizarre, Univers, là je ne te suis pas, tu veux recréer du lien mais tu éloignes les gens ?
Univers : Petit, regarde aujourd’hui comment les hommes fonctionnent. Tu crois que le lien existe encore ? Le lien passe par le virtuel et les écrans. Même quand les hommes se promènent, ils ne regardent plus la nature mais leur téléphone… A part s’embrasser, il ne restait plus grand chose du lien… alors je vais couper ce qui leur restait de lien et je vais exagérer leur travers … en restant confinés chez eux, fort à parier qu’au départ, ils se régalent des écrans mais qu’au bout de plusieurs jours ils satureront… lèveront les yeux… découvriront qu’ils ont une famille, des voisins … et qu’ils ouvriront leur fenêtre pour juste regarder la nature …

Coco  : Tu es dur Univers, tu aurais pu alerter avant de taper aussi fort…
Univers : Mais corona, avant toi j’ai envoyé plein d’autres petits … mais justement c’était trop localisé et pas assez fort…

Coco : Tu es sûr que les hommes vont comprendre cette fois alors ?
Univers : Je ne sais pas Corona… je l’espère… Terre Mère est en danger… si cela ne suffit pas, je ferai tout pour la sauver, il y a d’autres petits qui attendent … mais j’ai confiance en toi Corona… et puis les effets se feront vite sentir … tu verras la pollution diminuera et ça fera réfléchir, les hommes sont très intelligents, j’ai aussi confiance en leur potentiel d’éveil… en leur potentiel de création de nouveaux possibles … ils verront que la pollution aura chuté de manière exceptionnelle, que les risques de pénurie sont réels à force d’avoir trop délocalisé, que le vrai luxe ce n’est plus l’argent mais le temps… il faut un burn out mondial, petit, car l’humanité n’en peut  plus de ce système, mais est trop dans l’engrenage pour en prendre conscience… à toi de jouer…

Coco : Merci Univers… alors j’y vais…

©️ Nana Ads

10 avril 2020

Nos sociétés individualistes en question ?

 "La distanciation sociale ne veut pas dire méfiance. Dans la rue, On ne se sourit plus, l'autre est une source d'angoisse." (Mark Hunyadi)

“Le numérique se révèle être le plus grand prescripteur d’attente de comportement de notre civilisation. Puisqu’il devient médiation obligée entre nous et le monde, il définis ce qu'il faut attendre de nous, de nous en tant que citoyen, de nous en tant qu’être humain.
C'est le numérique qui décide de comment nous devons nous comporter.”
(Mark Hunyadi)



Professeur de philosophie morale et politique à l'Université catholique de Louvain, auteur de La tyrannie des modes de vie (Editions Le Bord de l'eau), Mark Hunyadi est un intellectuel qui refuse de vivre dans sa tour d'ivoire. De plain-pied dans la société contemporaine, il est passionné par la question de la morale. Il est aussi l'auteur d'une réflexion sur l'éthique et la biotechnologie. Observateur, l'homme est aussi engagé dans un combat politique, au sens noble du mot.

Mark Hunyadi formule un constat : « L'éthique est le maître mot, l'éthique est sur toutes les bouches : les chartes éthiques se multiplient, dans les écoles, sur les lieux de travail, dans les institutions ; les commissions éthiques pullulent, qui cadrent les décisions potentiellement dangereuses ; les labels certifient l'équité des produits de consommation ; le politique est scruté aux lunettes de la morale ; toutes nos déclarations publiques sont mesurées à l'aune du politiquement correct, éthique de la juste pensée ».

Mais cette éthique aux multiples visages, cette course à la norme ne remet pas en cause « la marche en avant de l'immense machine qui dévore ceux qui l'utilisent », écrit Mark Hunyadi. Elle ne fait que l'accompagner. Une constatation qu'il formule dans une phrase qui fait mouche : « On a sécurisé la roue du hamster, nous pouvons y tourner en toute quiétude ».
(...)

« L'idéologie technologique »

A l'ère du numérique, Mark Hunyadi s'interroge : « Est-ce vraiment, d'une manière générale, le progrès technologique qui constitue notre salut ? ». Provocateur, il se demande s'il n'y a pas mieux à faire « même du point de vue de notre confort, que d'envahir notre environnement de nanoparticules servant à raffermir nos balles de tennis, à rendre transparentes nos crèmes solaires, plus fluides nos yoghourts et inodores nos chaussettes ? » Assurément si. Il y a mieux à faire.

Mais aucun comité d'éthique ne remet en cause « l'idéologie technologique ». Au nom du progrès. Mais de quel progrès parle-t-on? Les peuples doivent s'emparer de la question et y répondre afin de dire dans quelle société ils veulent vivre vraiment. Il faut un « agir collectif », souligne l'auteur avant de formuler une proposition.

Pour atteindre cet objectif, il ne faut pas attendre de « grand soir », de révolution, de grandes théories fumeuses. Il faut mettre en place une instance politique à l'échelle européenne au sein de laquelle nous pourrions tous nous poser la question de notre mode de vie.

Pourquoi pas un « Parlement des modes de vie » ? « Au destin fatal de l'engrènement mécanique des libertés individuelles débouchant sur la tyrannie des modes de vie, se substituerait le choix commun d'options mûrement débattues », espère Mark Hunyadi.

http://www.rfi.fr/fr/culture/20150903-idees-ethique-tyrannie-modes-vie-mark-hunyadi-philosophie-morale

L'écouter aussi dans l'émission "Ce Qui Fait Débat" de la RTBF https://www.rtbf.be/auvio/detail_cqfd-ce-qui-fait-debat?id=2620924

Le soin sorti de l’ombre

Extraits d’une lettre de

Michel Dupuis, philosophe, professeur à l’UCLouvain et à l’ULiège 
dans le courrier des lecteurs de La Libre du 7 avril 2020

La crise sanitaire nous fait ressentir et voir bien des choses !
Et des choses habituellement dans l’ombre, tout à coup, apparaissent. La crise révèle. Elle renouvelle le regard. Elle fait voir l’invisible, et surtout elle fait apparaître les "invisibles", toutes ces personnes qui soutiennent la vie au quotidien en étant confinées dans des activités peu valorisées - peut-être même des "sales boulots".
Il me semble que la crise inédite que nous vivons nous apporte sa révélation bien à elle : elle nous fait voir des femmes et des hommes dont la fonction ne recevait pas l’attention qui lui est due. Je pense ici à l’ensemble des professionnels dans les métiers du soin.

Je pense évidemment au personnel "soignant" au sens habituel, au monde des soins de santé, c’est la moindre des choses ! Mais pas uniquement. Je pense aussi à celles et ceux qui pratiquent de "petits" métiers invisibles ou si peu remarqués, alors qu’ils rendent vivables nos vies. Nous sommes en confinement, nous disparaissons des espaces publics et voilà qu’apparaissent celles et ceux dont nous avons besoin : qui fabriquent, qui transportent et qui distribuent notre alimentation, nos médicaments, nos loisirs, notre information, nos déchets, et notre courrier, etc. Sans oublier les enseignants et les personnes qui gardent nos enfants. Tout cela est réellement du soin, social, sanitaire, psychique… La crise révèle un secret que nous gardions dans le cœur, mais dont il était convenu qu’on ne parle pas, et que chacun formulera à voix basse, comme il le veut : "que serais-je sans vous toutes et tous" ?
Les travailleurs essentiels, les oubliés qui font le soin quotidien sont remis en lumière. Ce qui importait il y a encore quelques semaines, bascule et devient très secondaire, disparaît des regards et des communiqués de presse. Ce qui ne comptait guère devient visible et saute aux yeux.

Le soin n’est-il pas l’unique nécessaire, qui se réalise concrètement en gestes, en mots et en pensées ? Le soin n’est-il pas le fond - les anciens Chinois disaient la racine -, la condition du vivre ? Ainsi, la crise nous ouvre les yeux sur un monde plus vrai, plus subtil, plus nuancé : les métiers les plus importants, les activités qui comptent, les gestes qui sauvent, ne sont pas ceux qu’on croyait. Aujourd’hui, nous saluons enfin les personnes qui assurent les soins de santé, et nous nous rendons compte que leur travail rejoint celui d’autres travailleurs, souvent peu qualifiés, dont le service est indispensable.
Les invisibles devenus visibles ne retourneront pas dans l’ombre. On doit y veiller, car la crise nous aura forcés à faire un pas de plus dans l’humanisation de nos sociétés. Notre fraternité passe par la reconnaissance de la dignité et de l’interdépendance de chacun-chacune. 


09 avril 2020

Coronavirus : La Sophrologie pour s'apaiser...

Le Covid-19 et le confinement qui en découle, peuvent avoir un impact important et normal sur nous.
Rester confiné chez soi pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines peut entrainer un état de stress important car nous nous confrontons à la solitude, à l’ennui, ou encore à un climat de tensions familiales, ou bien, à nos propres émotions !

De façon générale, il est possible de surmonter cette épreuve avec des exercices de respiration.

La Vie nous demande de revenir à l'essentiel ! à notre Souffle !

Le Souffle nous dynamise, il nous invite à respirer en conscience, ce qui dépasse la notion d'un simple exercice.
Respirer en conscience devient un acte d'unité, au grand pouvoir guérisseur, qui nous rapproche de notre Soi, de notre Source !
Notre Respiration contient tout, le mouvement de Vie et notre Force Essentielle...
Respirer c'est se remplir d'oxygène mais aussi de cette énergie de Vie.

Pour nous aider à nous remplir de Force Vitale, Nathalie Josseiin , Sophrologue, Formatrice Mandala, partage son
petit guide "Etre au coeur de Soi".










05 avril 2020

Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production avant-crise

Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu ou au contraire accéléré. L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire. A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre: « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant.

Par Bruno Latour
4 avril 2020

Il y a peut-être quelque chose d’inconvenant à se projeter dans l’après-crise alors que le personnel de santé est, comme on dit, « sur le front », que des millions de gens perdent leur emploi et que beaucoup de familles endeuillées ne peuvent même pas enterrer leurs morts. Et pourtant, c’est bien maintenant qu’il faut se battre pour que la reprise économique, une fois la crise passée, ne ramène pas le même ancien régime climatique contre lequel nous essayions jusqu’ici, assez vainement, de lutter.

En effet, la crise sanitaire est enchâssée dans ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible. Si nous avons de bonne chance de « sortir » de la première, nous n’en avons aucune de « sortir » de la seconde. Les deux situations ne sont pas à la même échelle, mais il est très éclairant de les articuler l’une sur l’autre. En tout cas, ce serait dommage de ne pas se servir de la crise sanitaire pour découvrir d’autres moyens d’entrer dans la mutation écologique autrement qu’à l’aveugle.

La première leçon du coronavirus est aussi la plus stupéfiante : la preuve est faite, en effet, qu’il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu’ici qu’il était impossible à ralentir ou à rediriger. À tous les arguments des écologiques sur l’infléchissement de nos modes de vie, on opposait toujours l’argument de la force irréversible du « train du progrès » que rien ne pouvait faire sortir de ses rails, « à cause », disait-on, « de la globalisation ». Or, c’est justement son caractère globalisé qui rend si fragile ce fameux développement, susceptible au contraire de freiner puis de s’arrêter d’un coup.

En effet, il n’y a pas que les multinationales ou les accords commerciaux ou internet ou les tour operators pour globaliser la planète : chaque entité de cette même planète possède une façon bien à elle d’accrocher ensemble les autres éléments qui composent, à un moment donné, le collectif. Cela est vrai du CO2 qui réchauffe l’atmosphère globale par sa diffusion dans l’air ; des oiseaux migrateurs qui transportent de nouvelles formes de grippe ; mais cela est vrai aussi, nous le réapprenons douloureusement, du coronavirus dont la capacité à relier « tous les humains » passe par le truchement apparemment inoffensif de nos divers crachotis. A globalisateur, globalisateur et demi : question de resocialiser des milliards d’humains, les microbes se posent un peu là !

Cette pause soudaine dans le système de production globalisée, il n’y a pas que les écologistes pour y voir une occasion formidable d’avancer leur programme d’atterrissage.

D’où cette découverte incroyable : il y avait bien dans le système économique mondial, caché de tous, un signal d’alarme rouge vif avec une bonne grosse poignée d’acier trempée que les chefs d’État, chacun à son tour, pouvaient tirer d’un coup pour stopper « le train du progrès » dans un grand crissement de freins. Si la demande de virer de bord à 90 degrés pour atterrir sur terre paraissait encore en janvier une douce illusion, elle devient beaucoup plus réaliste : tout automobiliste sait que pour avoir une chance de donner un grand coup de volant salvateur sans aller dans le décor, il vaut mieux avoir d’abord ralenti…

Malheureusement, cette pause soudaine dans le système de production globalisée, il n’y a pas que les écologistes pour y voir une occasion formidable d’avancer leur programme d’atterrissage. Les globalisateurs, ceux qui depuis le mitan du XXe siècle ont inventé l’idée de s’échapper des contraintes planétaires, eux aussi, y voient une chance formidable de rompre encore plus radicalement avec ce qui reste d’obstacles à leur fuite hors du monde. L’occasion est trop belle, pour eux, de se défaire du reste de l’État-providence, du filet de sécurité des plus pauvres, de ce qui demeure encore des réglementations contre la pollution, et, plus cyniquement, de se débarrasser de tous ces gens surnuméraires qui encombrent la planète[1].

N’oublions pas, en effet, que l’on doit faire l’hypothèse que ces globalisateurs sont conscients de la mutation écologique et que tous leurs efforts, depuis cinquante ans, consistent en même temps à nier l’importance du changement climatique, mais aussi à échapper à ses conséquences en constituant des bastions fortifiés de privilèges qui doivent rester inaccessibles à tous ceux qu’il va bien falloir laisser en plan. Le grand rêve moderniste du partage universel des « fruits du progrès », ils ne sont pas assez naïfs pour y croire, mais, ce qui est nouveau, ils sont assez francs pour ne même pas en donner l’illusion. Ce sont eux qui s’expriment chaque jour sur Fox News et qui gouvernent tous les États climato-sceptiques de la planète de Moscou à Brasilia et de New Delhi à Washington en passant par Londres.

Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause.

Ce qui rend la situation actuelle tellement dangereuse, ce n’est pas seulement les morts qui s’accumulent chaque jour davantage, c’est la suspension générale d’un système économique qui donne donc à ceux qui veulent aller beaucoup plus loin dans la fuite hors du monde planétaire, une occasion merveilleuse de « tout remettre en cause ». Il ne faut pas oublier que ce qui rend les globalisateurs tellement dangereux, c’est qu’ils savent forcément qu’ils ont perdu, que le déni de la mutation climatique ne peut pas durer indéfiniment, qu’il n’y a plus aucune chance de réconcilier leur « développement » avec les diverses enveloppes de la planète dans laquelle il faudra bien finir par insérer l’économie. C’est ce qui les rend prêts à tout tenter pour extraire une dernière fois les conditions qui vont leur permettre de durer un peu plus longtemps et de se mettre à l’abri eux et leurs enfants. « L’arrêt de monde », ce coup de frein, cette pause imprévue, leur donne une occasion de fuir plus vite et plus loin qu’ils ne l’auraient jamais imaginé[2]. Les révolutionnaires, pour le moment, ce sont eux.

C’est là que nous devons agir. Si l’occasion s’ouvre à eux, elle s’ouvre à nous aussi. Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu pour de bon ou au contraire accéléré. L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire. A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre par un cri : « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant.

Par exemple, l’autre jour, on présentait à la télévision un fleuriste hollandais, les larmes aux yeux, obligé de jeter des tonnes de tulipes prêtes à l’envoi qu’il ne pouvait plus expédier par avion dans le monde entier faute de client. On ne peut que le plaindre, bien sûr ; il est juste qu’il soit indemnisé. Mais ensuite la caméra reculait montrant que ses tulipes, il les fait pousser hors-sol sous lumière artificielle avant de les livrer aux avions cargo de Schiphol dans une pluie de kérosène ; de là, l’expression d’un doute : « Mais est-il bien utile de prolonger cette façon de produire et de vendre ce type de fleurs ? ».

Nous devenons d’efficaces interrupteurs de globalisation.

De fil en aiguille, si nous commençons, chacun pour notre compte, à poser de telles questions sur tous les aspects de notre système de production, nous devenons d’efficaces interrupteurs de globalisation – aussi efficaces, millions que nous sommes, que le fameux coronavirus dans sa façon bien à lui de globaliser la planète. Ce que le virus obtient par d’humbles crachotis de bouches en bouches – la suspension de l’économie mondiale –, nous commençons à l’imaginer par nos petits gestes insignifiants mis, eux aussi, bout à bout : à savoir la suspension du système de production. En nous posant ce genre de questions, chacun d’entre nous se met à imaginer des gestes barrières mais pas seulement contre le virus : contre chaque élément d’un mode de production dont nous ne souhaitons pas la reprise.

C’est qu’il ne s’agit plus de reprendre ou d’infléchir un système de production, mais de sortir de la production comme principe unique de rapport au monde. Il ne s’agit pas de révolution, mais de dissolution, pixel après pixel. Comme le montre Pierre Charbonnier, après cent ans de socialisme limité à la seule redistribution des bienfaits de l’économie, il serait peut-être temps d’inventer un socialisme qui conteste la production elle-même. C’est que l’injustice ne se limite pas à la seule redistribution des fruits du progrès, mais à la façon même de faire fructifier la planète. Ce qui ne veut pas dire décroître ou vivre d’amour ou d’eau fraîche, mais apprendre à sélectionner chaque segment de ce fameux système prétendument irréversible, de mettre en cause chacune des connections soi-disant indispensables, et d’éprouver de proche en proche ce qui est désirable et ce qui a cessé de l’être.

D’où l’importance capitale d’utiliser ce temps de confinement imposé pour décrire, d’abord chacun pour soi, puis en groupe, ce à quoi nous sommes attachés ; ce dont nous sommes prêts à nous libérer ; les chaînes que nous sommes prêts à reconstituer et celles que, par notre comportement, nous sommes décidés à interrompre[3]. Les globalisateurs, eux, semblent avoir une idée très précise de ce qu’ils veulent voir renaître après la reprise : la même chose en pire, industries pétrolières et bateaux de croisière géants en prime. C’est à nous de leur opposer un contre-inventaire. Si en un mois ou deux, des milliards d’humains sont capables, sur un coup de sifflet, d’apprendre la nouvelle « distance sociale », de s’éloigner pour être plus solidaires, de rester chez soi pour ne pas encombrer les hôpitaux, on imagine assez bien la puissance de transformation de ces nouveaux gestes-barrières dressés contre la reprise à l’identique, ou pire, contre un nouveau coup de butoir de ceux qui veulent échapper pour de bon à l’attraction terrestre.

Un outil pour aider au discernement

Comme il est toujours bon de lier un argument à des exercices pratiques, proposons aux lecteurs d’essayer de répondre à ce petit inventaire. Il sera d’autant plus utile qu’il portera sur une expérience personnelle directement vécue. Il ne s’agit pas seulement d’exprimer une opinion qui vous viendrait à l’esprit, mais de décrire une situation et peut-être de la prolonger par une petite enquête. C’est seulement par la suite, si vous vous donnez les moyens de combiner les réponses pour composer le paysage créé par la superposition des descriptions, que vous déboucherez sur une expression politique incarnée et concrète — mais pas avant.

Attention : ceci n’est pas un questionnaire, il ne s’agit pas d’un sondage. C’est une aide à l’auto-description [3].

Il s’agit de faire la liste des activités dont vous vous sentez privés par la crise actuelle et qui vous donnent la sensation d’une atteinte à vos conditions essentielles de subsistance. Pour chaque activité, pouvez-vous indiquer si vous aimeriez que celles-ci reprennent à l’identique (comme avant), mieux, ou qu’elles ne reprennent pas du tout.

Répondez aux questions suivantes :

Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?

Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile/ plus cohérente ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?

Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ?

(Trouvez ensuite un moyen pour comparer votre description avec celles d’autres participants. La compilation puis la superposition des réponses devraient dessiner peu à peu un paysage composé de lignes de conflits, d’alliances, de controverses et d’oppositions.)
________________

[1] Voir l’article sur les lobbyistes déchaînés aux Etats-Unis par Matt Stoller, « The coronavirus relief bill could turn into a corporate coup if we aren’t careful », The Guardian, 24.03.20.

[2] Danowski, Deborah, de Castro, Eduardo Viveiros, « L’arrêt de monde », in De l’univers clos au monde infini (textes réunis et présentés). Ed. Hache, Emilie. Paris, Editions Dehors, 2014. 221-339.

[3] L’auto-description reprend la procédure des nouveaux cahiers de doléance suggérés dans Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paris, La Découverte, 2017 et développés depuis par le consortium Où atterrir http://www.bruno-latour.fr/fr/node/841.html


Comment un cordonnier palestinien a lancé une fabrique de masques

Ce qui a débuté comme une expérience du cordonnier quelques jours après l’apparition du coronavirus en Cisjordanie s’est mué aujourd’hui en une entreprise produisant quotidiennement des milliers de masques.

Par Suha Arraf, 23 mars 2020
(Courtesy of Amjad Zaghir)
https://charleroi-pourlapalestine.be/index.php/2020/03/25/comment-un-cordonnier-palestinien-a-lance-une-fabrique-de-masques/

Amjad Zaghir, le seul fabricant de masques en Cisjordanie, dans son atelier de Hébron. (Photo : avec l’autorisation d’Amjad Zaghir)
Deux jours après l’apparition du nouveau coronavirus à Bethléem, Amjad Zaghir,  propriétaire d’un atelier de fabrication de chaussures à Hébron, en Palestine, a compris que la Cisjordanie n’allait pas tarder à être à court de masques faciaux.

Moins de trois semaines plus tard, il est le seul fabricant de masques sur place.

La fabrique de Zaghir, qu’il a lancée du jour au lendemain, produit désormais des milliers de masques par jour et a fait de lui un héros national du fait qu’il aide les Palestiniens à se protéger du virus.
Zaghir s’est mis au travail dès qu’a éclaté la nouvelle des premiers cas diagnostiqués de COVID-19 à Bethléem. Il a
acheté un masque et s’est mis à l’étudier en l’examinant sous toutes les coutures.
Initialement, il pensait pouvoir le recréer à l’aide de certains des matériaux qu’il utilise en cordonnerie.
« J’ai contacté un ami pharmacien et lui ai demandé quels étaient les matériaux utilisés pour confectionner des masques »,
rappelle Zaghir.
« Mon ami m’a expliqué que ce que nous utilisions en cordonnerie ne convenait pas et il m’a orienté dans la bonne direction. »
Zaghir s’est alors mis en quête du tissu adéquat dans la région de Hébron.
Il est tombé sur un vendeur qui en avait acheté en Turquie l’année précédente, mais ne l’avait pas utilisé, parce que cela coûtait moins d’importer des masques de Chine que de les produire soi-même à Hébron.
Zaghir a acheté le tissu, dont son ami le pharmacien a confirmé que c’était bien le matériel qu’il fallait.
« J’ai d’abord essayé de coudre les masques en utilisant la même machine que pour les chaussures. Mais la tentative a échoué parce que le tissu pour les masques était trop fin et qu’il se déchirait facilement »,
explique Zaghir.
« J’ai également essayé de repasser le tissu pour créer les plis, mais j’ai fini par le brûler. »
Zaghir a alors tenté de le repasser en recourant au pressing.

« Ça n’a pas marché non plus », dit-il. « Le tissu délicat ne résistait pas à la chaleur élevée. »

Mais Zaghir n’a pas renoncé – surtout lorsqu’il a appris que les masques commençaient à manquer, en Cisjordanie, et qu’il pourrait d’agir d’une occasion en or.
À trente ans, en tant que descendant d’une famille de marchands qui a hérité cette affaire de chaussures remontant à son arrière-grand-père, Zaghir possède un excellent sens des affaires.

Toutefois, ce n’est pas simplement le profit qui l’a motivé.
« Il s’agit d’aider mon peuple et c’est une façon de créer des opportunités d’emploi »,
dit-il.
« Il y a une crise, à Hébron, et il y a beaucoup de chômeurs. »
Zaghir a voyagé à travers la ville, demandant des conseils dans des ateliers de couture et auprès de pharmaciens.
Finalement, il a découvert qu’il existait en ville une machine capable de plier les masques sans avoir à les repasser.
Pour modérer les effets de la haute température (400 degrés Celsius), il a alors enfermé les masques en sandwich entre des couches de papier. Et l’expérience a réussi.
« Le premier jour, je ne suis parvenu qu’à fabriquer 500 masques »,
dit-il.
« Le lendemain, j’en ai fait 1 000 de plus. J’ai alors engagé 20 travailleurs pour augmenter la production. »
15 mars 2020. Des travailleurs désinfectent un centre commercial à Hébron, dans le cadre des mesures en vue d’empêcher la propagation du coronavirus.



(Photo : Wisam Hashlamoun/Flash90)


Le nom de l’entreprise est Zaghir, ce qui signifie « petit », en arabe.
Et, alors que l’usine même peut en effet être petite, elle est devenue la première et unique entreprise en son genre en Palestine, et elle manufacture entre 7 000 et 9 000 masques par jour.
Zaghir n’est pas satisfait des quantités, toutefois.

Dès la semaine prochaine, il a prévu d’acroître un peu plus la production afin de pouvoir suivre la demande. Il a déjà trouvé un atelier vide, dans lequel il va très bientôt installer du personnel, ajoute-t-il.
Les masques se sont vendus bien mieux que des petits pains, explique Zaghir.
Il les vend aux employés du gouvernement, aux hôpitaux et même à la police palestinienne ; ce seul samedi, il a fourni 5 000 masques à la police de Naplouse.
Pour ces institutions officielles, il vend les masques à un prix symbolique de 1,50 NIS (0,38 €) – un prix déterminé par le gouverneur de Hébron. Pour les pharmacies et les autres vendeurs, le prix est différent.

« J’ai commencé par recevoir des demandes de Jordanie, du Koweït, des pays du Golfe et du Canada », dit-il.

« Même des vendeurs israéliens se sont adressés à moi pour acheter mes masques, mais je n’ai pas assez d’ouvriers. J’espère pouvoir livrer à tout le monde. »
Le matériau utilisé par Zaghir va bientôt faire défaut, cependant. Il en a déjà commandé davantage, mais les pays ont fermé leurs frontières afin d’endiguer la propagation du coronavirus.
La pandémie a également touché la Turquie, d’où le matériau doit être exporté.
Mais il en faut plus pour perturber Zaghir.
« J’ai confiance : Je parviendrai à faire entrer les matériaux. J’ai contacté la Chambre palestinienne de commerce qui, à son tour, a appelé la Chambre israélienne de commerce, qui a alors contacté les douanes et les autres autorités à propos de cette question »,
dit-il.
« C’est une crise de la santé, une pandémie mondiale, un état d’urgence. Ce ne sont pas simplement les affaires, comme d’habitude, et c’est pourquoi j’ai confiance : Ils me laisseront importer les marchandises. »
Zaghir croit que, dans une semaine, il sera à même de produire quelque 100 000 masques par jour.
« Aujourd’hui, j’ai essayé une nouvelle technique de couture qui s’est avérée efficace, et nous avons fabriqué 15 000 masques. C’est le plus gros chiffre depuis que nous avons débuté la production »,
dit-il.
« Mon masque est unique, il ne ressemble à aucun autre masque dans le monde. Toute personne qui tombera sur ce masque saura immédiatement qu’il a été fabriqué à al-Khalil (Hébron) »,
ajoute-t-il.

Publié le 23 mars 2020 sur +972magazine


Traduction : Jean-Marie Flémal
Suha Arraf


Suha Arraf (1969) est directrice, scénariste et productrice. Elle écrit sur la société arabe, la culture palestinienne et le féminisme.