22 juin 2022

L'économie à venir, un djihâd intérieur





Felwine Sarr, Thomas Gmür et Benjamin Gaillard


RÉSUMÉ
Dans ce 11e Entretien de la chaire Yves Oltramare Religion et politique dans le monde contemporain, Felwine Sarr, titulaire de la Anne-Marie Bryan Chair in French and Francophone Studies à l’Université Duke, revient sur son ambition de repenser l'économie. Il explore les voies susceptibles de lui donner un ancrage éthique. Il s'arrête notamment sur les manières africaines d'être-au-monde comme épistémologies critiques. Il plaide en même temps en faveur d’une ouverture confiante et d’un dialogue entre les sociétés. Avec Benjamin Gaillard-Garrido (assistant de recherche en histoire internationale à l’Université de Lausanne) et Thomas Gmür (doctorant en sciences politiques à l’Institut de hautes études internationales et du développement). La direction scientifique des Entretiens et leur réalisation sont assurées par Nina Khamsy, Sophie Schrago et Thomas Gmür, en partenariat avec le professeur Jean-François Bayart, titulaire de la Chaire.
Lien : https://www.youtube.com/watch?v=hwhfqv_bhnU


https://books.openedition.org/iheid/8532?lang=fr

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EXTRAITS 

(...)

Souvent, des révolutions sont avortées, des tentatives d’émancipation n’arrivent pas au bout, mais elles informent d’autres chantiers d’émancipation. Et ces chantiers d’émancipation peuvent être repris, réinvestis et, finalement, ils adviennent dans le temps réel. Lorsque j’ai lu l’histoire du FPR [Front patriotique rwandais] – parce que ça m’intéressait de savoir comment c’était fondé, comment est-ce qu’ils avaient arrêté le génocide des Tutsis du Rwanda – je me suis rendu compte que dans les années 1972-73, il y avait déjà un embryon du FPR qui avait tenté d’arrêter les massacres, les pogroms. Il n’avait pas réussi. Les gens de l’époque n’avaient pas réussi, et la génération des années 1990 a tenté de reprendre ce combat en apprenant de leurs erreurs, à réinvestir les luttes qui n’avaient pas abouti, qui avaient échoué, et s’est réellement interrogée sur les raisons de l’échec de la première tentative. Dans leurs gestes, pour ne pas échouer, ils étaient gros de cette histoire-là qui n’était pas advenue, mais qui restait une potentialité. Il y a beaucoup de révolutions et de mouvements révolutionnaires qui se construisent sur des tentatives avortées de l’histoire. Ce n’est pas parce qu’elles sont avortées qu’elles ne sont pas grosses de potentialités, qu’on ne peut pas les ré-arpenter, les réinvestir.

(...) Lorsqu’on envisage réellement l’espace imaginaire, on change son comportement au présent pour faire advenir ce réel-là dans le temps de l’histoire. Et cette conversion-là fait advenir l’histoire. Du coup, il y a une sorte de continuité entre le travail dans l’imaginaire et l’action qui va elle-même changer le cours des choses. Les deux sont liés. Il ne s’agit pas juste d’un rêve inutile et fade, mais vraiment d’une mise en action, qui démarre dans les lieux qui sont les lieux qui l’envisagent comme réalité qui peut advenir. À partir de là, lorsque la conversion se fait, l’histoire est à nouveau en marche.

• Benjamin Gaillard : Dans votre entretien avec Gaël Giraud, qui a été publié ensuite par Les Liens qui Libèrent, vous mentionnez le fait que de nombreuses cultures africaines ont une ontologie relationnelle de telle sorte que les identités ne sont pas figées mais, comme vous le dites, sont métamorphiques. Quelles sont, selon vous, quelques-uns des apports ou des potentialités que ces manières d’être au monde peuvent amener ou créer ?

 
Felwine Sarr : Ils sont importants. En fait, dans beaucoup de sociétés africaines, sans les essentialiser, on retrouve des dispositifs d’intégration de la différence et de retissage du lien social.

On crée des liens qui évitent de transgresser un certain niveau de qualité relationnelle.
Si vous êtes un Diola et un Serer, vous ne devez pas entrer en conflit, mais vous avez le droit de vous moquer les uns les autres et de désamorcer la charge potentiellement agressive de la relation, même si vous ne vous connaissez pas. Il suffit que l’on vous identifie pour que la relation soit établie sur un mode non conflictuel. Il y a énormément de ressources de ce genre qui font que les gens ont vécu dans des grands ensembles, ont circulé, se sont embrassés.


Bien évidemment, ce sont des sociétés qui ont leurs tensions et leurs conflits. Mais globalement, elles savent intégrer la différence. Il y a des pays africains qui ont 40 % d’étrangers. Au Gabon, la population immigrée atteint 40 %. Au Mali, les Burkinabés sont nombreux, etc. J’ai vu dans un classement des pays les plus hospitaliers du monde que les pays africains occupent les dix premiers rangs. Je me suis dit : « Tiens, en face, là, de l’autre côté de la Méditerranée, il y a des choses à apprendre ici. Il y a des choses à apprendre sur la capacité d’accueillir l’autre, sans angélisme. » Bien évidemment, la rencontre est toujours complexe et il y a énormément de ressources que ces sociétés ont forgées dans le temps long pour tisser, retisser le lien social, l’ouvrir, intégrer autrui, etc., et être du coup en mesure de créer des espaces d’identités fluides, métamorphiques.


Ce ne sont même pas simplement des identités avec les autres groupes humains. C’est ce qu’on appelle l’écologie, le rapport avec le vivant, avec l’animalité. On connaît le totémisme, mais au-delà de ça on trouve des affinités entre les communautés d’existants, qui se fondent sur le mode de la négociation, sur le mode de la discussion, etc. La déliaison écologique, sociale et politique est quand même l’un de nos défis. Si l’on souhaite être indépendant ou souverain, c’est qu’on a en tête la modalité négative de la dépendance, celle de l’exploitation. Il y a des modalités, je dirais, fécondes, de la dépendance. Il y a des liens qui nourrissent. Dans tous les espaces où j’ai circulé, il y a une profonde richesse, une profonde mémoire des sociétés qui ont produit des dispositifs de construction du lien. Le plus connu est je pense l’ubuntu, avec Nelson Mandela, Desmond Tutu, l’Afrique du Sud, les Commissions de la vérité et de la réconciliation. Puis il y a eu un travail de réinvestissement philosophique de la notion par des chercheurs réfléchissant à comment établir une société plus ou moins harmonieuse, pour dire que l’ubuntu elle allait au-delà du lien entre l’individu et la communauté.

On retrouve cette notion en Afrique de l’Ouest sous le nom de teranga au Sénégal ; au Niger, au Mali, en Guinée, sous le concept de la moyale, la mogoya. Dans toute cette région, il y a une pluralité de notions et de concepts qui veulent dire ça et qui servent à fonder le groupe ou à guider la marche du groupe.

• Thomas Gmür : Selon vous, quel est le principal obstacle à la réalisation ou à la mise en place de pratiques qui puiseraient dans ces traditions ?

Felwine Sarr : Le politique sur le continent, qui n’est pas l’émanation d’une histoire culturelle et sociale endogène mais une greffe qui a du mal à prendre. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut rester autarcique et ne pas s’ouvrir au monde, mais on ne peut pas fonder une histoire qui se fonde sur une amnésie institutionnelle et politique qui fait comme si les groupes n’ont pas appris à se gouverner eux-mêmes, comme s’ils n’ont pas produit des dispositifs de leur propre gouvernementalité, comme si avant l’arrivée de l’autre, ils ne savaient pas vivre ensemble. Il y a du coup tout un travail à faire de créativité institutionnelle pour – en intégrant ce qui est intéressant et qui vient d’ailleurs – se fonder sur les ressources qui ont fonctionné sur la longue durée, qui ont prouvé leur efficacité par une stratégie d’expérimentation « essai-erreur » et qui ont fondé la stabilité de ces communautés-là sur le temps long. On ne peut pas faire fi de ces ressources-là.


Or là, on décide de dispositifs institutionnels qui, au mieux, les ignorent et qui font que fondamentalement, les sociétés sont dans une forme de schizophrénie. On va vers les institutions officielles lorsqu’on a besoin d’un passeport, d’un extrait de naissance ou de choses de ce genre, mais quand il y a un conflit, on va là où les choses s’instituent, où la parole opère. Ça peut être des chefs traditionnels ou religieux. On va là où l’autorité réelle existe.
Du coup, on est dans une pluralité de rapports à des institutions qui n’arrivent pas pour l’instant à s’articuler dans un tout qui est convergent. Et je pense que là-bas, on a un vrai travail de créativité institutionnelle à faire en se fondant sur une archive qui est féconde. Regardez dans l’archive : qu’est-ce qui est utile à la formation du lien d’aujourd’hui ? Et regardez comment est-ce qu’on intègre ce qui vient d’ailleurs de manière intelligente, dans une sorte d’assimilation créative ou créatrice. Je pense que ça, c’est un défi interne au continent : se réinventer en se fondant aussi sur ses ressources culturelles et en opérant de nouvelles synthèses qui ne se fondent pas sur un déni de sa propre histoire.

• Benjamin Gaillard : Donc, ce que vous attendez, c’est une sorte d’éclosion politique de ces histoires-là ?
 


Felwine Sarr : Absolument. Mais si on élargit le politique à toutes les formes de gouvernement et de société, elles existent déjà dans le temps, dans la réalité – sauf qu’elles ne sont pas reconnues d’un point de vue institutionnel. L’Assemblée nationale ne représente pas les gens. Nos parlements, fondamentalement, ne représentent pas réellement les sociétés. Mais je pense que c’est une crise de la démocratie globale et de la représentativité qu’on peut voir ailleurs.

Toutes les épithètes autour de la démocratie « inclusive », « participative » veulent bien dire que l’on s’est éloigné de l’idéal démocratique et que l’on cherche à le retrouver. Alors, dans les régions qui ont été considérées comme en retard sur la marche du monde, comme devant rattraper le temps de la modernité, de la démocratie ou du développement, et dans les régions où ont été plaqués des dispositifs institutionnels n’ayant pas émané de leur longue histoire, la question est beaucoup plus délicate parce qu’il a un double défi : le défi de se réinventer, d’une part, et le défi d’éviter les écueils de formes d’organisation qui sont nées ailleurs, dans des lieux où elles sont en train d’épuiser leur capacité opératoire, et que l’on vous propose comme étant la solution à vos problématiques. Mais ces lieux sont peut-être aussi des laboratoires pour réinventer ces formes, à condition qu’on réussisse à les articuler différemment. Donc ces formes peuvent être innervées différemment, si on assume la créativité et la synthèse.

Benjamin Gaillard : En essayant de repenser ou, dans ce cas, de réformer l’économie en y apportant justement des notions issues de modalités relationnelles dans le vivant, est-ce que vous n’y voyez pas un risque de faire le jeu du capital ? Ou alors, comme le dit votre collègue Gaël Giraud, de prêter le flanc à la récupération par la logique marchande ? (...)
Ce risque est-il le même pour votre projet ? Et, si oui, que proposez-vous pour l’éviter ou du moins pour mieux le connaître, mieux l’identifier ?


Felwine Sarr : Je pense qu’il y a toujours un risque d’anthropophagie du capitalisme, qui cherche toujours à se nourrir de tous les éléments qui peuvent le contester pour durer dans le temps. Le commerce équitable, tout un tas de notions de ce genre ont été reprises par la logique néolibérale et capitaliste. Elles sont là pour renforcer le système ; une défense de ce système, c’est d’être capable de se nourrir de sa critique et, surtout, d’être vraiment anthropophage et de tenter de phagocyter tout ce qu’il y a de neuf, etc.

Enfin, je pense que la grande erreur serait de vouloir établir des concepts à une échelle globale. Ce système est un système que j’appellerais à très basse fréquence, parce qu’il veut homogénéiser les modes de rapport au monde. Ce que je crois, c’est qu’il faut une pluralité d’économicités. Il faut faire cohabiter plusieurs mondes économiques. Les économicités n’ont pas attendu l’économie néolibérale.
(...)
Avant que l’économie ne soit une discipline enseignée à l’université et qu’elle soit théorisée, qu’elle soit scientifique, il y a une pratique économique, une sagesse économique et un savoir économique pluriel et différencié que l’on appelle des économicités. Le problème actuel, c’est que ces économicités-là, qui sont soutenables dans des environnements donnés, tendent à être phagocytées par un système qui veut, à chaque fois qu’il arrive quelque part, imposer ses logiques.

Vous allez en Colombie du Nord. Il y a des communautés africaines qui sont là, qui ont réussi à établir un rapport harmonieux avec la mangrove, le territoire, l’espace agricole, les ressources, et ça fonctionne depuis des siècles. Une industrie extractive va arriver, qui va bouleverser les rapports sociaux et qui va vouloir totalement phagocyter. C’est contre ça qu’il faut lutter. La question est : Comment est -on en mesure de produire des cultures de haute fréquence, qui cohabitent intelligemment et qui n’ont pas la tentation de se phagocyter les unes des autres ou de prétendre être la réponse qu’il faut apporter au monstre, ou bien à l’hydre à plusieurs têtes qu’est le capitalisme ? Ça sera la grande question. Comment crée-t-on des mondes, ou un monde, dans lequel on accepte la pluralité des mondes, la pluralité des aventures historiques, la pluralité des formes d’économicités ? Comment ces mondes peuvent-ils cohabiter, des fois s’interféconder, mais fondamentalement cohabiter sans désirer se phagocyter les uns des autres ?

https://books.openedition.org/iheid/8532?lang=fr

 Voir aussi Afrotopia de Felwine Sarr, édition Philippe Rey, 160 pages, 15 euros.
Une présentation de Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »)
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/29/l-utopie-africaine-selon-felwine-sarr_4891657_3212.html

Et mes articles Felwin Sarr sur LARCENCIEL. : https://larcenciel.be/spip.php?article1368 et https://larcenciel.be/spip.php?article1369

 

19 juin 2022

Avec le conflit Russie-Ukraine, le renouveau des non alignés ?

Extraits d'un article de 

"The Conversation"
Academic rigour, journalistic flair

Published : 15 juin 2022
Author : Jean-Luc Maurer 


Professeur honoraire en études du développement, affilié au Albert Hirschman Center on Democracy, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

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Déclaration de divulgation Jean-Luc Maurer ne travaille pas pour, ne consulte pas, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de financement d'une entreprise ou d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a révélé aucune affiliation pertinente au-delà de son poste universitaire.

Partenaires Institute - Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) fournit un financement en tant que membre de The Conversation FR.
Nous croyons en la libre circulation de l'information
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La guerre que la Russie a déclenchée le 24 février contre l’Ukraine vient de franchir le cap des trois mois et ne semble pas près de finir. Or, malgré l’unanimité des pays du bloc occidental, membres de l’UE ou de l’OTAN, et des alliés traditionnels des États-Unis en Asie orientale ou en Océanie pour condamner cette brutale invasion et les crimes de guerre et contre l’humanité auxquels elle a déjà donné lieu, la communauté internationale reste très divisée quant à la position à adopter sur cette affaire. 

En effet, de nombreuses nations membres de l’ONU, appartenant en majorité au groupe historique dit des 77 créé en 1964 pour promouvoir le développement des pays dits « du Sud », restent dubitatives, hésitent à condamner la Russie et préfèrent camper sur une neutralité au premier abord troublante et difficile à comprendre.


Un clivage Nord-Sud dans la condamnation de la Russie

 
(...) Depuis le vote, le 7 avril, d’une seconde résolution de AG de l’ONU proposant d’exclure la Russie de Conseil des droits de l’homme, ce nouveau clivage Nord-Sud ne s’est pas démenti : les pays qui refusent de condamner fermement la Russie représentent donc les deux tiers de l’humanité. Plusieurs raisons complémentaires permettent d’expliquer et de comprendre cette situation.
 

Le souvenir de la guerre froide


Tout d’abord, pour beaucoup de pays du Sud, le conflit entre la Russie et l’Ukraine est confus et relève des séquelles de l’implosion de l’URSS. Ils ne sont pas loin de considérer qu’il s’agit là d’une affaire interne à la « grande Russie » dans laquelle ils ne veulent pas prendre parti au nom d’un principe de non-ingérence, en l’occurrence interprété de manière très discutable.


Ensuite, les objectifs de l’Occident, des États-Unis et de l’OTAN leur semblent à juste titre suspects. (...) 


Or nombreux sont les pays du Sud qui ont fait les frais de la guerre froide et des guerres chaudes qu’ont menées sur leur territoire les deux puissances dominantes de l’époque. Il serait fastidieux d’énumérer ici tous les conflits sanglants de cette nature qui ont émaillé l’histoire de la seconde partie du XXe siècle, de la capitulation de l’Allemagne nazie en mai 1945 jusqu’à la chute du mur de Berlin en novembre 1989. On ne peut toutefois pas passer sous silence la guerre de Corée de 1950 à 1953, les interventions armées des États-Unis dans leur pré carré latino-américain au Guatemala en 1954 et 1960, à Cuba en 1959-1960, au Salvador et au Nicaragua en 1980, en Grenade en 1983 et à Panama en 1989 et surtout la guerre du Vietnam élargie au Cambodge et au Laos de 1961 à 1975.
Et tout cela sans compter les innombrables coups d’État militaires sanglants organisés avec le soutien de la CIA américaine et ses alliés aux quatre coins de la planète, du Brésil et du Congo en 1964 à l’Indonésie en 1965 et au Chili en 1973.


Il est vrai que l’URSS s’est comportée de manière guère moins brutale pour supprimer les velléités démocratiques au sein du bloc socialiste, de Budapest en 1956 à Prague en 1968, sans même parler de la guerre d’Afghanistan (1979-1988).


Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : de très nombreux pays du Sud ont payé le prix fort de la guerre froide et ne veulent pas se retrouver une nouvelle fois coincés entre le marteau et l’enclume.

Deux poids, deux mesures ?

 
En outre, le comportement plus récent de l’Occident sur la scène internationale ne le place pas en bonne position pour condamner les pays qui violent la souveraineté d’autres nations et leur donner des leçons de morale.
En effet, la croisade planétaire visant à imposer la démocratie dans le monde par la force armée, lancée par George W. Bush et son entourage néo-conservateur à la suite des attentats du 11 Septembre, et qui a abouti à l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan, a largement délégitimé, dans de nombreux pays du monde, toute prétention occidentale à l’exemplarité.


L’intervention conduite par les Américains et leurs alliés serviles en Irak, au premier rang desquels le Royaume-Uni, s’est accompagnée de crimes de guerre et contre l’humanité ainsi que de graves atteintes aux droits de l’homme et à la dignité humaine dans les centres de détention d’Abu Ghraib et de Guantanamo, où la torture a été systématique. S’y ajoutent l’action de la France et de l’OTAN en Libye (2011) qui a notamment donné lieu à l’assassinat sordide de Khadafi et, bien entendu, le soutien constant de Washington à Israël dans le conflit israélo-palestinien, matérialisé notamment par les nombreux vétos que les États-Unis ont opposés aux résolution de l’ONU condamnant la partie israélienne.


Les pays du Sud qui, aujourd’hui, s’abstiennent de condamner la Russie pour son invasion de l’Ukraine ont tout cela à l’esprit et l’on peut donc comprendre que bon nombre d’entre eux soient sceptiques devant les appels des États-Unis et de l’Occident à rejoindre leur croisade contre Moscou face à un conflit complexe dont ils ne comprennent pas tous les enjeux et qui ne leur semble pas pire que ceux d’Irak, de Libye ou d’ailleurs. Il faut aussi dire que plusieurs d’entre eux sont des clients fidèles de Moscou qui leur vend des armes et équipe ou forme leurs forces armées à des conditions favorables.


Mais, de fait, ces pays défendent surtout leurs propres intérêts légitimes et sont principalement préoccupés par la crise économique planétaire résultant de ce conflit et le blocage des exportations de céréales et d’engrais chimiques d’Ukraine et de Russie qui les menacent de famine (…). 


Un modèle occidental discutable hier comme aujourd’hui


Dans une perspective historique plus longue, il ne faut pas sous-estimer non plus le fait que de nombreux pays du Sud, principalement en Afrique, n’ont toujours pas digéré les avanies de l’esclavage, de la colonisation et des politiques néocoloniales qui lui ont emboîté le pas. Ils ont aussi le souvenir qu’à l’époque de la lutte anticoloniale et du début des indépendances, l’URSS a été pratiquement le seul pays à les soutenir.


(...) En dépit de tout ce qu’elle peut faire en Ukraine, la Russie d’aujourd’hui tire toujours avantage de cette réputation de solidarité passée avec ce qu’on appelait le Tiers Monde, comme une sorte de rente historique.


Enfin, pour en revenir à une dimension éminemment contemporaine, de nombreux États du Sud restent dubitatifs face à la volonté proclamée par Joe Biden d’incarner le camp de la démocratie sur la scène internationale.(...) 


Plus divisés que jamais, les États-Unis donnent plutôt l’image d’un pays au bord de la guerre civile et sur le déclin, inefficace, violent, raciste et injuste, notamment vis-à-vis de sa minorité afro-américaine.
À l’inverse,(...) la République populaire de Chine de Xi Jinping, représente le contre-modèle d’un pays en plein essor qui a réussi en quelques décennies à sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté(...) 


Il n’est donc pas surprenant qu’une proportion importante de la population de nombreux pays du Sud et même du Nord en soit arrivée à penser qu’un régime autoritaire est plus efficace pour gouverner qu’un système « démocratique » – concept qui a souvent été détourné par les oligarchies locales à leur profit, est souvent synonyme de corruption et n’a pas tenu ses promesses de justice et de liberté. Cela explique en bonne partie que la démocratie soit remise en question un peu partout aux quatre coins de la planète et que l’autoritarisme ait le vent en poupe.


Enfin, il ne faut pas négliger le fait que la majorité des populations de nombreux pays du Sud est rétive au libéralisme sociétal prôné par l’Occident, jugé décadent, a-religieux et trop favorable aux droits des femmes et des minorités LGBT+, alors que la Russie s’est forgé l’image du modèle opposé qui défend les « valeurs traditionnelles ». Or Moscou en joue beaucoup avec habileté et succès dans son discours à leur égard.
(...)

07 mai 2022

Pourquoi les dix dernières années de la vie américaine ont été particulièrement stupides.

Jonathan Haidt - Rob Kimː Getty Images via AFP


L'EXPRESS pubie ces jours-ci un article de Jonathan Haidt, suite à la publication de son - très long - article dans l'édition imprimée de The Atlantic de mai 2022 avec le titre "Après Babel".

Lisez la suite des écrits de Jonathan Haidt dans The Atlantic sur les médias sociaux et
la société :    The Dark Psychology of Social Networks (en anglais)

 J'ai traduit ce texte avec le logiciel de traduction DeepL. La traduction est tout à fait correcte, agréable à lire. Comme le texte fait près de 30 pages, j'en propose une version surlignée, avec les passages qui m'ont paru les plus intéressants, dans mes perltrees, et un ensemble d'extraits sur mon site LARCENCIEL.BE.

Pourquoi les dix dernières années de la vie américaine ont été particulièrement stupides.

Ce n'est pas seulement une phase.

 
Par Jonathan Haidt

Qu'aurait été la vie à Babel dans les jours qui ont suivi sa destruction ? Dans le livre de la Genèse, on raconte que les descendants de Noé ont construit une grande ville dans le pays de Shinar. Ils ont construit une tour "dont le sommet est dans les cieux" pour "se faire un nom". Dieu a été offensé par l'orgueil de l'humanité et a dit :

    Regarde, ils forment un seul peuple, et ils ont tous une seule langue ; et ce n'est que le début de ce qu'ils feront ; rien de ce qu'ils se proposent de faire ne leur sera désormais impossible. Allons, descendons, et confondons là leur langue, afin qu'ils ne comprennent pas le discours les uns des autres.

Le texte ne dit pas que Dieu a détruit la tour, mais dans de nombreuses interprétations populaires de l'histoire, il le fait. Gardons à l'esprit cette image dramatique : des gens qui errent au milieu des ruines, incapables de communiquer, condamnés à l'incompréhension mutuelle.

Image de couverture du magazine
Explorez le numéro de mai 2022

L'histoire de Babel est la meilleure métaphore que j'ai trouvée pour décrire ce qui est arrivé à l'Amérique dans les années 2010, et le pays fracturé que nous habitons aujourd'hui. Quelque chose a terriblement mal tourné, très soudainement. Nous sommes désorientés, incapables de parler la même langue ou de reconnaître la même vérité. Nous sommes coupés les uns des autres et du passé.

Il est clair depuis un certain temps déjà que l'Amérique rouge et l'Amérique bleue deviennent comme deux pays différents qui revendiquent le même territoire, avec deux versions différentes de la Constitution, de l'économie et de l'histoire américaine. Mais Babel n'est pas une histoire de tribalisme, c'est une histoire de fragmentation de tout. Il s'agit de l'éclatement de tout ce qui semblait solide, de l'éparpillement des gens qui formaient une communauté. C'est une métaphore de ce qui se passe non seulement entre les rouges et les bleus, mais aussi au sein de la gauche et de la droite, ainsi qu'au sein des universités, des entreprises, des associations professionnelles, des musées et même des familles.

Babel est une métaphore de ce que certaines formes de médias sociaux ont fait à presque tous les groupes et institutions les plus importants pour l'avenir du pays - et pour nous en tant que peuple. Comment cela est-il arrivé ? Et que présage-t-il pour la vie américaine ?

L'émergence de la tour moderne

L'histoire a une direction, celle de la coopération à plus grande échelle. Nous observons cette tendance dans l'évolution biologique, dans la série de "transitions majeures" par lesquelles les organismes multicellulaires sont apparus, puis ont développé de nouvelles relations symbiotiques. Nous la voyons également dans l'évolution culturelle, comme l'explique Robert Wright dans son livre de 1999, Nonzero : The Logic of Human Destiny. Wright a montré que l'histoire comporte une série de transitions, sous l'effet de l'augmentation de la densité de population et des nouvelles technologies (écriture, routes, presse à imprimer) qui ont créé de nouvelles possibilités de commerce et d'apprentissage mutuellement bénéfiques. Les conflits à somme nulle - tels que les guerres de religion qui sont apparues lorsque la presse a propagé des idées hérétiques à travers l'Europe - doivent être considérés comme des revers temporaires, et parfois même comme faisant partie intégrante du progrès. (Ces guerres de religion, selon lui, ont rendu possible la transition vers des États-nations modernes avec des citoyens mieux informés). Le président Bill Clinton a fait l'éloge du portrait optimiste de Nonzero, qui dépeint un avenir plus coopératif grâce aux progrès technologiques continus.

Les débuts de l'internet dans les années 1990, avec ses salons de discussion, ses tableaux d'affichage et son courrier électronique, illustrent la thèse de Nonzero, tout comme la première vague de plates-formes de médias sociaux, lancées vers 2003. Myspace, Friendster et Facebook ont permis de se connecter facilement avec des amis et des inconnus pour parler d'intérêts communs, gratuitement et à une échelle jamais imaginée auparavant. En 2008, Facebook s'est imposé comme la plateforme dominante, avec plus de 100 millions d'utilisateurs mensuels, en passe d'atteindre les 3 milliards d'utilisateurs actuels. Au cours de la première décennie du nouveau siècle, les médias sociaux ont été largement considérés comme une bénédiction pour la démocratie. Quel dictateur pourrait imposer sa volonté à des citoyens interconnectés ? Quel régime pourrait construire un mur pour empêcher l'accès à l'internet ?

Le point culminant de l'optimisme techno-démocratique a sans doute été 2011, une année qui a commencé avec le printemps arabe et s'est terminée avec le mouvement mondial Occupy. C'est aussi l'année où Google Translate est devenu disponible sur pratiquement tous les smartphones, on peut donc dire que 2011 a été l'année où l'humanité a reconstruit la tour de Babel. Nous n'avions jamais été aussi proches d'être "un seul peuple", et nous avions effectivement surmonté la malédiction de la division par la langue. Pour les optimistes techno-démocrates, cela semblait n'être que le début de ce que l'humanité pouvait faire.

En février 2012, alors qu'il se préparait à rendre Facebook public, Mark Zuckerberg a réfléchi à cette époque extraordinaire et a exposé ses projets. "Aujourd'hui, notre société a atteint un autre point de basculement", a-t-il écrit dans une lettre aux investisseurs. Facebook espérait "reconnecter la façon dont les gens diffusent et consomment l'information". En leur donnant "le pouvoir de partager", il les aiderait à "transformer une fois de plus bon nombre de nos institutions et industries de base."

Au cours des dix années qui se sont écoulées depuis, Zuckerberg a fait exactement ce qu'il avait dit qu'il ferait. Il a remodelé la façon dont nous diffusons et consommons l'information, il a transformé nos institutions et il nous a fait franchir le point de basculement. Mais tout ne s'est pas passé comme il l'avait prévu.

Les choses s'écroulent

Historiquement, les civilisations se sont appuyées sur le partage du sang, des dieux et des ennemis pour contrecarrer la tendance à l'éclatement au fur et à mesure de leur croissance. Mais qu'est-ce qui maintient ensemble des démocraties laïques aussi vastes et diverses que les États-Unis et l'Inde, ou, d'ailleurs, la Grande-Bretagne et la France modernes ?

Les spécialistes des sciences sociales ont identifié au moins trois forces majeures qui lient collectivement les démocraties prospères : le capital social (réseaux sociaux étendus avec des niveaux élevés de confiance), des institutions fortes et des histoires partagées. Les médias sociaux ont affaibli ces trois forces. Pour comprendre comment, il faut savoir comment les médias sociaux ont évolué au fil du temps, et plus particulièrement dans les années qui ont suivi 2009.

À leurs débuts, les plateformes telles que Myspace et Facebook étaient relativement inoffensives. Elles permettaient aux utilisateurs de créer des pages sur lesquelles ils pouvaient publier des photos, des mises à jour familiales et des liens vers les pages, généralement statiques, de leurs amis et de leurs groupes préférés. En ce sens, les premiers médias sociaux peuvent être considérés comme une étape supplémentaire dans la longue progression des améliorations technologiques - de la poste au téléphone en passant par le courrier électronique et les textos - qui ont aidé les gens à atteindre l'objectif éternel de maintenir leurs liens sociaux.

Mais progressivement, les utilisateurs de médias sociaux sont devenus plus à l'aise pour partager des détails intimes de leur vie avec des inconnus et des entreprises. Comme je l'ai écrit dans un article Atlantic de 2019 avec Tobias Rose-Stockwell, ils sont devenus plus adeptes de la mise en scène et de la gestion de leur marque personnelle - des activités qui peuvent impressionner les autres mais qui n'approfondissent pas les amitiés comme le fera une conversation téléphonique privée.

Extrait du numéro de décembre 2019 : La psychologie sombre des réseaux sociaux.

Une fois que les plateformes de médias sociaux ont entraîné les utilisateurs à passer plus de temps à performer et moins de temps à se connecter, le décor était planté pour la transformation majeure, qui a commencé en 2009 : l'intensification de la dynamique virale.

Babel n'est pas une histoire de tribalisme. C'est une histoire sur la fragmentation de tout.

Avant 2009, Facebook offrait aux utilisateurs une frise chronologique simple : un flux ininterrompu de contenu généré par leurs amis et leurs relations, avec les publications les plus récentes en haut et les plus anciennes en bas. Le volume de ce flux était souvent écrasant, mais il reflétait fidèlement ce que les autres publiaient. La situation a commencé à changer en 2009, lorsque Facebook a proposé aux utilisateurs de "liker" publiquement des publications en cliquant sur un bouton. La même année, Twitter a introduit quelque chose d'encore plus puissant : le bouton "Retweet", qui permet aux utilisateurs de soutenir publiquement un message tout en le partageant avec tous leurs followers. Facebook a rapidement copié cette innovation avec son propre bouton "Partager", qui est devenu disponible pour les utilisateurs de smartphones en 2012. Les boutons "Like" et "Share" sont rapidement devenus des fonctionnalités standard de la plupart des autres plateformes.

Peu après que son bouton "J'aime" ait commencé à produire des données sur ce qui "engageait" le mieux ses utilisateurs, Facebook a développé des algorithmes pour apporter à chaque utilisateur le contenu le plus susceptible de générer un "j'aime" ou une autre interaction, en incluant éventuellement le "partage" également. Des recherches ultérieures ont montré que les messages qui déclenchent des émotions - en particulier la colère envers les groupes marginaux - sont les plus susceptibles d'être partagés.

Illustration avec une peinture de 1820 représentant une fête en plein air avec des personnes en tenue historique fuyant un logo Facebook géant en flammes dans une cour à colonnades.
Illustration de Nicolás Ortega. Source : Le Festin de Belshazzar, John Martin, 1820.

En 2013, les médias sociaux étaient devenus un nouveau jeu, avec une dynamique différente de celle de 2008. Si vous étiez habile ou chanceux, vous pouviez créer un post qui allait "devenir viral" et vous rendre "célèbre sur internet" pendant quelques jours. Si vous commettiez une erreur, vous pouviez vous retrouver enseveli sous des commentaires haineux. Vos messages atteignaient la gloire ou l'ignominie en fonction des clics de milliers d'inconnus, et vous contribuiez à votre tour à ce jeu par des milliers de clics.

Ce nouveau jeu encourage la malhonnêteté et la dynamique de foule : Les utilisateurs étaient guidés non seulement par leurs véritables préférences, mais aussi par leurs expériences passées en matière de récompense et de punition, et par leur prédiction de la réaction des autres à chaque nouvelle action. L'un des ingénieurs de Twitter qui avait travaillé sur le bouton "Retweet" a révélé plus tard qu'il regrettait sa contribution parce qu'elle avait rendu Twitter plus méchant. En regardant les foules Twitter se former grâce à l'utilisation de ce nouvel outil, il s'est dit :
"On vient peut-être de donner une arme chargée à un enfant de 4 ans."

En tant que psychologue social qui étudie les émotions, la moralité et la politique, j'ai vu cela se produire aussi. Les plateformes nouvellement retouchées étaient presque parfaitement conçues pour faire ressortir notre moi le plus moraliste et le moins réfléchi. Le volume de l'indignation était choquant.

C'est justement de ce genre de propagation de la colère, nerveuse et explosive, que James Madison avait essayé de nous protéger lorsqu'il rédigeait la Constitution des États-Unis. Les rédacteurs de la Constitution étaient d'excellents psychologues sociaux. Ils savaient que la démocratie avait un talon d'Achille parce qu'elle dépendait du jugement collectif du peuple, et que les communautés démocratiques sont sujettes "à la turbulence et à la faiblesse des passions indisciplinées." La clé de la conception d'une république durable consistait donc à intégrer des mécanismes permettant de ralentir les choses, de refroidir les passions, d'exiger des compromis et de donner aux dirigeants une certaine isolation de la manie du moment, tout en les obligeant à rendre des comptes au peuple périodiquement, le jour des élections.

Extrait du numéro d'octobre 2018 : L'Amérique vit le cauchemar de James Madison.

Les entreprises technologiques qui ont renforcé la viralité de 2009 à 2012 nous ont fait entrer de plain-pied dans le cauchemar de Madison. De nombreux auteurs citent ses commentaires dans le "Fédéraliste n° 10" sur la propension innée de l'homme à la "faction", c'est-à-dire notre tendance à nous diviser en équipes ou en partis tellement enflammés par "l'animosité mutuelle" qu'ils sont "beaucoup plus disposés à se vexer et à s'opprimer mutuellement qu'à coopérer pour leur bien commun".

Mais cet essai poursuit sur une idée moins citée mais tout aussi importante, à savoir la vulnérabilité de la démocratie à la banalité. Madison note que les gens sont tellement enclins au factionnalisme que "lorsqu'aucune occasion substantielle ne se présente, les distinctions les plus frivoles et les plus fantaisistes ont suffi à enflammer leurs passions inamicales et à exciter leurs conflits les plus violents".

Les médias sociaux ont à la fois amplifié et armé la frivolité. Notre démocratie est-elle plus saine maintenant que nous avons eu des bagarres sur Twitter à propos de la robe Taxe sur les riches de la représentante Alexandria Ocasio-Cortez au Gala annuel du Met, et de la robe de Melania Trump lors d'un événement commémoratif du 11 septembre, dont les coutures ressemblaient à un gratte-ciel ? Et que dire du tweet du sénateur Ted Cruz critiquant Big Bird pour avoir tweeté à propos de son vaccin COVID ?

Lire : La crise ukrainienne a brièvement mis en perspective la guerre culturelle de l'Amérique.

Ce qui compte, ce n'est pas seulement la perte de temps et d'attention, c'est l'érosion continue de la confiance. Une autocratie peut déployer de la propagande ou utiliser la peur pour motiver les comportements qu'elle souhaite, mais une démocratie dépend de l'acceptation largement internalisée de la légitimité des règles, des normes et des institutions. Une confiance aveugle et irrévocable dans un individu ou une organisation particulière n'est jamais justifiée. Mais lorsque les citoyens perdent confiance dans les dirigeants élus, les autorités sanitaires, les tribunaux, la police, les universités et l'intégrité des élections, alors chaque décision devient contestée ; chaque élection devient une lutte à mort pour sauver le pays de l'autre camp. Le dernier baromètre de confiance Edelman (une mesure internationale de la confiance des citoyens dans les gouvernements, les entreprises, les médias et les organisations non gouvernementales) a montré que les autocraties stables et compétentes (la Chine et les Émirats arabes unis) étaient en tête de liste, tandis que les démocraties contestataires comme les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Espagne et la Corée du Sud étaient presque en queue de peloton (bien qu'au-dessus de la Russie).

Des études universitaires récentes suggèrent que les médias sociaux ont un effet corrosif sur la confiance dans les gouvernements, les médias d'information, les personnes et les institutions en général. Un document de travail qui offre l'examen le plus complet de la recherche, dirigé par les spécialistes en sciences sociales Philipp Lorenz-Spreen et Lisa Oswald, conclut que "la grande majorité des associations signalées entre l'utilisation des médias numériques et la confiance semblent être préjudiciables à la démocratie". La littérature est complexe - certaines études montrent des avantages, en particulier dans les démocraties moins développées - mais l'examen a révélé que, dans l'ensemble, les médias sociaux amplifient la polarisation politique, fomentent le populisme, en particulier le populisme de droite, et sont associés à la propagation de la désinformation.

Extrait du numéro d'avril 2021 : L'internet n'a pas à être affreux

Lorsque les gens perdent confiance dans les institutions, ils perdent confiance dans les histoires racontées par ces institutions. C'est particulièrement vrai pour les institutions chargées de l'éducation des enfants. Les programmes d'histoire ont souvent suscité des controverses politiques, mais Facebook et Twitter permettent aux parents de s'indigner chaque jour d'une nouvelle bribe des cours d'histoire de leurs enfants - ainsi que des cours de mathématiques et des sélections littéraires, et de tout nouveau changement pédagogique partout dans le pays. Les motivations des enseignants et des administrateurs sont remises en question, et des lois ou des réformes de programmes trop ambitieuses s'ensuivent parfois, abaissant l'éducation et réduisant encore plus la confiance en elle. L'un des résultats est que les jeunes éduqués dans l'ère post-Babel sont moins susceptibles d'arriver à une histoire cohérente de ce que nous sommes en tant que peuple, et moins susceptibles de partager une telle histoire avec ceux qui ont fréquenté d'autres écoles ou qui ont été éduqués dans une autre décennie.

L'ancien analyste de la CIA Martin Gurri a prédit ces effets de fracturation dans son livre de 2014, The Revolt of the Public. L'analyse de Gurri se concentrait sur les effets de subversion de l'autorité par la croissance exponentielle de l'information, à partir d'internet dans les années 1990. En écrivant il y a près de dix ans, Gurri pouvait déjà voir le pouvoir des médias sociaux comme un solvant universel, brisant les liens et affaiblissant les institutions partout où il s'étendait. Il notait que les réseaux distribués "peuvent protester et renverser, mais jamais gouverner". Il a décrit le nihilisme des nombreux mouvements de protestation de 2011 qui se sont organisés principalement en ligne et qui, comme Occupy Wall Street, ont exigé la destruction des institutions existantes sans proposer une vision alternative de l'avenir ou une organisation qui pourrait la réaliser.

Gurri n'est pas un fan des élites ou de l'autorité centralisée, mais il note une caractéristique constructive de l'ère pré-numérique : un seul "public de masse ", consommant tous le même contenu, comme s'ils regardaient tous dans le même miroir gigantesque le reflet de leur propre société. Dans un commentaire à Vox qui rappelle la première diaspora post-Babel, il a déclaré :

La révolution numérique a brisé ce miroir, et maintenant le public habite ces morceaux de verre brisés. Le public n'est donc pas une seule chose ; il est très fragmenté et fondamentalement hostile aux autres. Il s'agit principalement de personnes qui se crient dessus et qui vivent dans des bulles d'une sorte ou d'une autre.

Mark Zuckerberg n'a peut-être pas souhaité tout cela. Mais en recâblant tout dans une course effrénée à la croissance - avec une conception naïve de la psychologie humaine, une faible compréhension de la complexité des institutions et aucune préoccupation pour les coûts externes imposés à la société - Facebook, Twitter, YouTube et quelques autres grandes plates-formes ont involontairement dissous le mortier de la confiance, la croyance dans les institutions et les histoires partagées qui avaient maintenu la cohésion d'une démocratie séculaire vaste et diverse.

Je pense que nous pouvons dater la chute de la tour aux années comprises entre 2011 (l'année phare des manifestations "nihilistes" de Gurri) et 2015, une année marquée par le "grand réveil" à gauche et l'ascension de Donald Trump à droite. Trump n'a pas détruit la tour, il a simplement exploité sa chute. Il a été le premier homme politique à maîtriser la nouvelle dynamique de l'ère post-Babel, dans laquelle l'indignation est la clé de la viralité, la performance scénique écrase la compétence, Twitter peut prendre le dessus sur tous les journaux du pays, et les histoires ne peuvent pas être partagées (ou du moins fiables) sur plus de quelques fragments adjacents - la vérité ne peut donc pas obtenir une adhésion généralisée.

Les nombreux analystes, dont je faisais partie, qui avaient soutenu que Trump ne pouvait pas remporter l'élection générale s'appuyaient sur des intuitions pré-Babel, selon lesquelles des scandales tels que la cassette Access Hollywood (dans laquelle Trump se vantait d'avoir commis des agressions sexuelles) sont fatals à une campagne présidentielle. Mais après Babel, plus rien n'a vraiment de sens, du moins pas d'une manière qui soit durable et sur laquelle les gens soient largement d’accord.

La politique après Babel

"La politique est l'art du possible", disait l'homme d'État allemand Otto von Bismarck en 1867. Dans une démocratie post-Babel, peu de choses sont possibles.

Bien sûr, la guerre culturelle américaine et le déclin de la coopération entre partis sont antérieurs à l'arrivée des médias sociaux. Le milieu du 20e siècle a été une période de polarisation exceptionnellement faible au Congrès, qui a commencé à revenir à des niveaux historiques dans les années 1970 et 1980. La distance idéologique entre les deux partis a commencé à augmenter plus rapidement dans les années 90. Fox News et la "révolution républicaine" de 1994 ont transformé le GOP en un parti plus combatif. Par exemple, le président de la Chambre des représentants, Newt Gingrich, a découragé les nouveaux membres républicains du Congrès de déménager leur famille à Washington, où ils étaient susceptibles de nouer des liens sociaux avec des démocrates et leurs familles.

Les relations entre les partis étaient donc déjà tendues avant 2009. Mais la viralité accrue des médias sociaux a ensuite rendu plus dangereux le fait d'être vu en train de fraterniser avec l'ennemi ou même de ne pas attaquer l'ennemi avec suffisamment de vigueur. À droite, le terme RINO (Republican in Name Only) a été remplacé en 2015 par le terme plus méprisant de cuckservative, popularisé sur Twitter par les partisans de Trump. À gauche, les médias sociaux ont lancé la culture du callout dans les années qui ont suivi 2012, avec des effets transformateurs sur la vie universitaire, puis sur la politique et la culture dans tout le monde anglophone.

Extrait du numéro de septembre 2015 : La chouchoute de l'esprit américain.

Qu'est-ce qui a changé dans les années 2010 ? Revisitons la métaphore de cet ingénieur de Twitter qui consiste à remettre un pistolet chargé à un enfant de 4 ans. Un tweet méchant ne tue personne ; c'est une tentative de faire honte ou de punir quelqu'un publiquement tout en diffusant sa propre vertu, sa brillance ou ses loyautés tribales. Il s'agit plus d'une fléchette que d'une balle, qui fait mal mais ne tue pas. Pourtant, entre 2009 et 2012, Facebook et Twitter ont distribué près d'un milliard de fléchettes dans le monde. Depuis, nous ne cessons de nous tirer dessus.

Les médias sociaux ont donné la parole à des personnes qui l'avaient peu auparavant, et ils ont permis de tenir plus facilement les puissants responsables de leurs méfaits, non seulement en politique, mais aussi dans les affaires, les arts, le monde universitaire et ailleurs. Avant Twitter, les harceleurs sexuels auraient pu être dénoncés dans des billets de blog anonymes, mais il est difficile d'imaginer que le mouvement #MeToo aurait eu autant de succès sans l'amélioration virale offerte par les grandes plateformes. Cependant, la "responsabilité" déformée des médias sociaux a également apporté l'injustice - et le dysfonctionnement politique - de trois manières.

Premièrement, les pistolets à fléchettes des médias sociaux donnent plus de pouvoir aux trolls et aux provocateurs tout en réduisant au silence les bons citoyens. Les recherches menées par les politologues Alexander Bor et Michael Bang Petersen ont révélé qu'un petit sous-ensemble de personnes présentes sur les plateformes de médias sociaux sont très soucieuses d'acquérir un statut et sont prêtes à recourir à l'agression pour y parvenir. Ils admettent que, dans leurs discussions en ligne, ils jurent souvent, se moquent de leurs adversaires et se font bloquer par d'autres utilisateurs ou signaler pour des commentaires inappropriés. Dans le cadre de huit études, Bor et Petersen ont constaté que le fait d'être en ligne ne rendait pas la plupart des gens plus agressifs ou hostiles ; au contraire, il permettait à un petit nombre de personnes agressives de s'attaquer à un nombre beaucoup plus important de victimes. Selon Bor et Petersen, même un petit nombre d'abrutis a pu dominer les forums de discussion, car les non-abrutis sont facilement rebutés par les discussions politiques en ligne. D'autres recherches ont montré que les femmes et les Noirs sont harcelés de manière disproportionnée, de sorte que la place publique numérique est moins accueillante pour leurs voix.

Illustration avec détail d'une peinture du 19e siècle représentant une main tenant une fléchette avec un logo d'envoi d'e-mail à la place de son vol.

Illustration de Nicolás Ortega. Source : Vénus et Cupidon, Pierre-Maximilien Delafontaine, vers 1860.

Deuxièmement, les canons à fléchettes des médias sociaux donnent plus de pouvoir et de voix aux extrêmes politiques tout en réduisant le pouvoir et la voix de la majorité modérée. L'étude "Hidden Tribes", réalisée par le groupe pro-démocratie More in Common, a interrogé 8.000 Américains en 2017 et 2018 et a identifié sept groupes qui partagent des croyances et des comportements. Celui le plus à droite, connu sous le nom de "conservateurs dévoués", comprenait 6 % de la population américaine. Le groupe le plus à gauche, les "militants progressistes", comprenait 8 % de la population. Les militants progressistes étaient de loin le groupe le plus prolifique sur les médias sociaux : 70 % d'entre eux avaient partagé du contenu politique au cours de l'année précédente. Les conservateurs dévoués suivaient, avec 56 %.

Ces deux groupes extrêmes se ressemblent de manière surprenante. Ils sont les plus blancs et les plus riches des sept groupes, ce qui suggère que l'Amérique est déchirée par une bataille entre deux sous-ensembles de l'élite qui ne sont pas représentatifs de la société dans son ensemble. De plus, ce sont les deux groupes qui montrent la plus grande homogénéité dans leurs attitudes morales et politiques. Selon les auteurs de l'étude, cette uniformité d'opinion est probablement le résultat du contrôle de la pensée sur les médias sociaux : "Ceux qui expriment de la sympathie pour les opinions des groupes opposés peuvent subir un contrecoup de leur propre cohorte". En d'autres termes, les extrémistes politiques ne se contentent pas de tirer des fléchettes sur leurs ennemis ; ils dépensent une grande partie de leurs munitions à cibler les dissidents ou les penseurs nuancés de leur propre équipe. De cette façon, les médias sociaux font en sorte qu'un système politique basé sur le compromis s'arrête net.

Dans le numéro d'octobre 2021 : Anne Applebaum explique comment la justice populaire piétine le discours démocratique.

Enfin, en donnant à chacun un pistolet à fléchettes, les médias sociaux députent tout le monde pour administrer la justice sans procédure régulière. Des plateformes comme Twitter se transforment en un véritable Far West, sans que les justiciers aient à rendre des comptes. Une attaque réussie attire un barrage de "likes" et de frappes successives. Les plates-formes à viralité accrue facilitent ainsi les punitions collectives massives pour des délits mineurs ou imaginaires, avec des conséquences réelles, notamment la perte d'emploi de personnes innocentes et leur suicide par la honte. Lorsque notre espace public est régi par la dynamique de la foule et non par une procédure régulière, nous n'obtenons pas la justice et l'inclusion ; nous obtenons une société qui ignore le contexte, la proportionnalité, la pitié et la vérité.

Stupidité structurelle

Depuis la chute de la tour, les débats de toutes sortes sont devenus de plus en plus confus. L'obstacle le plus répandu à une bonne réflexion est le biais de confirmation, qui désigne la tendance humaine à ne rechercher que les preuves qui confirment nos croyances préférées. Avant même l'avènement des médias sociaux, les moteurs de recherche favorisaient le biais de confirmation, permettant aux gens de trouver beaucoup plus facilement des preuves à l'appui de croyances absurdes et de théories du complot, telles que l'idée que la Terre est plate et que le gouvernement américain a mis en scène les attentats du 11 septembre. Mais les médias sociaux ont rendu les choses bien pires.

Extrait du numéro de septembre 2018 : Les biais cognitifs qui trompent votre cerveau.

Le remède le plus fiable contre le biais de confirmation est l'interaction avec des personnes qui ne partagent pas vos croyances. Ils vous confrontent à des contre-preuves et à des contre-arguments. John Stuart Mill a dit : "Celui qui ne connaît que son propre côté de l'affaire n'en sait pas grand-chose", et il nous a exhortés à rechercher des opinions contradictoires "auprès de personnes qui y croient réellement". Les gens qui pensent différemment et sont prêts à s'exprimer s'ils ne sont pas d'accord avec vous vous rendent plus intelligent, presque comme s'ils étaient des extensions de votre propre cerveau. Les personnes qui tentent de faire taire ou d'intimider leurs détracteurs se rendent plus stupides, presque comme si elles tiraient des fléchettes dans leur propre cerveau.

Au 20e siècle, l'Amérique a construit les institutions de production de connaissances les plus performantes de l'histoire de l'humanité. Au cours de la dernière décennie, elles sont devenues plus stupides en masse.

Dans son livre The Constitution of Knowledge, Jonathan Rauch décrit la percée historique par laquelle les sociétés occidentales ont développé un "système d'exploitation épistémique", c'est-à-dire un ensemble d'institutions permettant de générer des connaissances à partir des interactions d'individus partiaux et cognitivement imparfaits. Le droit anglais a développé le système accusatoire afin que des avocats partiaux puissent présenter les deux côtés d'une affaire à un jury impartial. Les journaux remplis de mensonges se sont transformés en entreprises journalistiques professionnelles, avec des normes exigeant la recherche de plusieurs versions d'une histoire, suivie d'une révision éditoriale, puis d'une vérification des faits. Les universités, qui étaient au départ des institutions médiévales cloîtrées, sont devenues des centres de recherche puissants, créant une structure dans laquelle les universitaires présentent des affirmations étayées par des preuves, sachant que d'autres universitaires du monde entier seraient motivés pour gagner du prestige en trouvant des preuves contraires.

La grandeur de l'Amérique au 20e siècle est en partie due au fait qu'elle a développé le réseau d'institutions productrices de connaissances le plus compétent, le plus dynamique et le plus productif de toute l'histoire de l'humanité, en reliant les meilleures universités du monde, les entreprises privées qui ont transformé les avancées scientifiques en produits de consommation susceptibles de changer la vie, et les agences gouvernementales qui ont soutenu la recherche scientifique et mené la collaboration qui a envoyé des gens sur la lune.

Mais cet arrangement, note M. Rauch, "ne se maintient pas de lui-même ; il repose sur un ensemble de paramètres sociaux et d'accords parfois délicats, et ceux-ci doivent être compris, affirmés et protégés". Que se passe-t-il donc lorsqu'une institution n'est pas bien maintenue et que les désaccords internes cessent, soit parce que ses membres se sont uniformisés sur le plan idéologique, soit parce qu'ils ont eu peur de la dissidence ?

C'est, je crois, ce qui est arrivé à de nombreuses institutions clés de l'Amérique au milieu et à la fin des années 2010. Elles sont devenues plus stupides en masse parce que les médias sociaux ont inculqué à leurs membres une peur chronique de se faire canarder. Le changement a été le plus prononcé dans les universités, les sociétés savantes, les industries créatives et les organisations politiques à tous les niveaux (national, étatique et local), et il a été si répandu qu'il a établi de nouvelles normes comportementales soutenues par de nouvelles politiques, apparemment du jour au lendemain. L'omniprésence des médias sociaux à viralité accrue signifie qu'un seul mot prononcé par un professeur, un dirigeant ou un journaliste, même s'il est prononcé dans une intention positive, peut déclencher une tempête dans les médias sociaux, entraînant un licenciement immédiat ou une longue enquête de l'institution. Les participants de nos institutions clés ont commencé à s'autocensurer à un degré malsain, en retenant les critiques des politiques et des idées - même celles présentées en classe par leurs étudiants - qu'ils croyaient mal fondées ou erronées.

Mais lorsqu'une institution punit la dissidence interne, elle tire des fléchettes dans son propre cerveau.

Ce processus stupéfiant se déroule différemment à droite et à gauche parce que leurs ailes militantes souscrivent à des récits différents comportant des valeurs sacrées différentes. L'étude "Hidden Tribes" nous apprend que les "conservateurs dévoués" obtiennent les meilleurs résultats en matière de croyances liées à l'autoritarisme. Ils partagent un récit dans lequel l'Amérique est éternellement menacée par des ennemis extérieurs et des subversifs intérieurs ; ils voient la vie comme une bataille entre patriotes et traîtres. Selon la politologue Karen Stenner, dont les travaux ont servi de base à l'étude "Hidden Tribes", ils sont psychologiquement différents du groupe plus large des "conservateurs traditionnels" (19 % de la population), qui privilégient l'ordre, le décorum et la lenteur plutôt que le changement radical.

Ce n'est que dans le cadre des récits des conservateurs dévoués que les discours de Donald Trump ont un sens, depuis la sinistre diatribe d'ouverture de sa campagne sur les "violeurs" mexicains jusqu'à son avertissement du 6 janvier 2021 : "Si vous ne vous battez pas comme des diables, vous n'aurez plus de pays."

La punition traditionnelle pour la trahison est la mort, d'où le cri de guerre du 6 janvier : "Pendez Mike Pence". Les menaces de mort de l'extrême droite, dont beaucoup sont délivrées par des comptes anonymes, s'avèrent efficaces pour faire reculer les conservateurs traditionnels, par exemple en chassant les agents électoraux locaux qui n'ont pas réussi à "arrêter le vol."La vague de menaces proférées à l'encontre des membres républicains dissidents du Congrès a également poussé bon nombre des modérés restants à démissionner ou à se taire, ce qui nous donne un parti de plus en plus éloigné de la tradition conservatrice, de la responsabilité constitutionnelle et de la réalité. Nous avons maintenant un parti républicain qui décrit un assaut violent contre le Capitole des États-Unis comme un "discours politique légitime", soutenu - ou du moins non contredit - par un ensemble de groupes de réflexion et d'organisations médiatiques de droite.

La stupidité de la droite est surtout visible dans les nombreuses théories du complot qui se répandent dans les médias de droite et maintenant au Congrès. "Pizzagate", QAnon, la croyance que les vaccins contiennent des puces électroniques, la conviction que Donald Trump a été réélu - il est difficile d'imaginer que ces idées ou systèmes de croyance atteignent les niveaux qu'ils ont atteints sans Facebook et Twitter.

Illustration avec une peinture du 17e siècle représentant une femme se regardant dans un miroir, qui est brisée autour du symbole du pouce levé "like".
Illustration de Nicolás Ortega. Source : Vanité, Nicolas Régnier, vers 1626.

Les démocrates ont également été durement touchés par la stupidité structurelle, mais d'une manière différente. Au sein du parti démocrate, la lutte entre l'aile progressiste et les factions plus modérées est ouverte et permanente, et souvent les modérés gagnent. Le problème est que la gauche contrôle les sommets de la culture : les universités, les organes de presse, Hollywood, les musées d'art, la publicité, une grande partie de la Silicon Valley, ainsi que les syndicats d'enseignants et les collèges d'enseignement qui façonnent l'éducation primaire et secondaire. Et dans beaucoup de ces institutions, la dissidence a été étouffée : lorsque tout le monde a reçu un pistolet à fléchettes au début des années 2010, de nombreuses institutions de gauche ont commencé à se tirer une balle dans le cerveau. Et malheureusement, ce sont ces cerveaux qui informent, instruisent et divertissent la majeure partie du pays.

Les libéraux de la fin du 20e siècle partageaient une croyance que le sociologue Christian Smith a appelé le récit du "progrès libéral", dans lequel l'Amérique était horriblement injuste et répressive, mais, grâce aux luttes des militants et des héros, a fait (et continue de faire) des progrès vers la réalisation de la noble promesse de sa fondation. Cette histoire soutient facilement le patriotisme libéral, et c'est le récit qui a animé la présidence de Barack Obama. C'est également le point de vue des "libéraux traditionnels" de l'étude "Hidden Tribes" (11 % de la population), qui ont de fortes valeurs humanitaires, sont plus âgés que la moyenne et sont en grande partie les personnes qui dirigent les institutions culturelles et intellectuelles de l'Amérique.

Mais lorsque les plateformes de médias sociaux nouvellement viralisées ont donné à chacun un pistolet à fléchettes, ce sont les jeunes militants progressistes qui ont le plus tiré, et ils ont dirigé un nombre disproportionné de leurs fléchettes vers ces leaders libéraux plus âgés. Confus et craintifs, ces derniers ont rarement remis en question les militants ou leur récit non libéral, selon lequel la vie dans toutes les institutions est une bataille éternelle entre groupes identitaires pour un gâteau à somme nulle, et que les personnes en haut de l'échelle y sont parvenues en opprimant les personnes en bas de l'échelle. Ce nouveau récit est rigoureusement égalitaire - centré sur l'égalité des résultats, et non des droits ou des opportunités. Il ne se préoccupe pas des droits individuels.

L'accusation universelle contre les personnes qui ne sont pas d'accord avec ce récit n'est pas "traître" ; c'est "raciste", "transphobe", "Karen", ou une autre lettre écarlate qui marque l'auteur comme celui qui déteste ou nuit à un groupe marginalisé. La punition qui semble appropriée pour de tels crimes n'est pas l'exécution, mais la honte publique et la mort sociale.

Le processus de stupéfaction est particulièrement visible lorsqu'une personne de gauche se contente d'indiquer des recherches qui remettent en question ou contredisent une croyance privilégiée par les militants progressistes. Quelqu'un sur Twitter trouvera le moyen d'associer le dissident au racisme, et d'autres s'y mettront. Par exemple, au cours de la première semaine de manifestations après le meurtre de George Floyd, dont certaines étaient violentes, l'analyste politique progressiste David Shor, alors employé par Civis Analytics, a tweeté un lien vers une étude montrant que les manifestations violentes des années 1960 ont entraîné des revers électoraux pour les démocrates dans les comtés voisins. Shor essayait clairement d'être utile, mais dans l'indignation qui a suivi, il a été accusé d'être "anti-Noir" et a rapidement été licencié. (Civis Analytics a nié que le tweet ait conduit au licenciement de Shor).

L'affaire Shor est devenue célèbre, mais n'importe qui sur Twitter avait déjà vu des dizaines d'exemples enseignant la leçon de base : Ne remettez pas en question les croyances, les politiques ou les actions de votre propre camp. Et lorsque les libéraux traditionnels se taisent, comme tant d'entre eux l'ont fait au cours de l'été 2020, le récit plus radical des militants progressistes s'impose comme le récit directeur d'une organisation. C'est pourquoi tant d'institutions épistémiques ont semblé "se réveiller" en succession rapide cette année-là et l'année suivante, en commençant par une vague de controverses et de démissions au New York Times et dans d'autres journaux, et en poursuivant avec des prises de position en faveur de la justice sociale par des groupes de médecins et des associations médicales (une publication de l'American Medical Association et de l'Association of American Medical Colleges, par exemple, conseillait aux professionnels de la santé de qualifier les quartiers et les communautés d'"opprimés" ou de "systématiquement désinvestis" au lieu de "vulnérables" ou "pauvres"), et la transformation précipitée des programmes d'études des écoles privées les plus chères de New York.

Tragiquement, nous voyons la stupéfaction jouer des deux côtés dans les guerres du COVID. La droite s'est tellement engagée à minimiser les risques du COVID qu'elle a transformé la maladie en une maladie qui tue préférentiellement les Républicains. La gauche progressiste est tellement déterminée à maximiser les dangers du COVID qu'elle adopte souvent une stratégie tout aussi maximaliste et universelle en matière de vaccins, de masques et d'éloignement social, même lorsqu'il s'agit d'enfants. Ces politiques ne sont pas aussi mortelles que la diffusion de peurs et de mensonges sur les vaccins, mais nombre d'entre elles ont été dévastatrices pour la santé mentale et l'éducation des enfants, qui ont désespérément besoin de jouer les uns avec les autres et d'aller à l'école ; nous avons peu de preuves claires que la fermeture des écoles et les masques pour les jeunes enfants réduisent les décès dus au COVID. Plus particulièrement pour l'histoire que je raconte ici, les parents progressistes qui ont plaidé contre les fermetures d'écoles ont été fréquemment attaqués sur les médias sociaux et ont été confrontés aux omniprésentes accusations gauchistes de racisme et de suprématie blanche. D'autres, dans les villes bleues, ont appris à se taire.

La politique américaine devient de plus en plus ridicule et dysfonctionnelle, non pas parce que les Américains deviennent moins intelligents. Le problème est structurel. Grâce aux médias sociaux à viralité accrue, la dissidence est punie au sein de nombre de nos institutions, ce qui signifie que les mauvaises idées sont élevées au rang de politique officielle.

La situation va empirer

Dans une interview de 2018, Steve Bannon, l'ancien conseiller de Donald Trump, a déclaré que la façon de traiter avec les médias était "d'inonder la zone de merde". Il décrivait la tactique du "tuyau d'arrosage de faussetés" inaugurée par les programmes de désinformation russes pour maintenir les Américains dans la confusion, la désorientation et la colère. Mais à l'époque, en 2018, il y avait une limite supérieure à la quantité de merde disponible, car tout devait être créé par une personne (à part quelques trucs de mauvaise qualité produits par des bots).

Maintenant, cependant, l'intelligence artificielle est proche de permettre la diffusion illimitée de désinformation hautement crédible. Le programme d'IA GPT-3 est déjà si bon que vous pouvez lui donner un sujet et un ton et il vous pondra autant d'essais que vous le souhaitez, généralement avec une grammaire parfaite et un niveau de cohérence surprenant. Dans un an ou deux, lorsque le programme sera mis à niveau vers GPT-4, il deviendra beaucoup plus performant. Dans un essai de 2020 intitulé "L'offre de désinformation sera bientôt infinie", Renée DiResta, responsable de la recherche au Stanford Internet Observatory, explique que la diffusion de faussetés - que ce soit par le biais de textes, d'images ou de vidéos deep-fake - deviendra rapidement d'une facilité inconcevable (elle a coécrit l'essai avec GPT-3).

Les factions américaines ne seront pas les seules à utiliser l'IA et les médias sociaux pour générer du contenu d'attaque ; nos adversaires le feront aussi. Dans un essai obsédant de 2018 intitulé "La ligne Maginot numérique", DiResta décrit crûment l'état des choses. "Nous sommes plongés dans un conflit évolutif et permanent : une guerre mondiale de l'information dans laquelle les acteurs étatiques, les terroristes et les extrémistes idéologiques tirent parti de l'infrastructure sociale qui sous-tend la vie quotidienne pour semer la discorde et éroder la réalité partagée", a-t-elle écrit. Auparavant, les Soviétiques devaient envoyer des agents ou cultiver des Américains prêts à se mettre à leur service. Mais grâce aux médias sociaux, il est devenu facile et bon marché pour l'agence russe de recherche sur Internet d'inventer de faux événements ou de déformer des événements réels pour attiser la colère de la gauche et de la droite, souvent sur des questions raciales. Des recherches ultérieures ont montré qu'une campagne intensive a commencé sur Twitter en 2013, mais s'est rapidement étendue à Facebook, Instagram et YouTube, entre autres plateformes. L'un des principaux objectifs était de polariser le public américain et de répandre la méfiance - pour nous diviser sur le point faible exact que Madison avait identifié.

Si nous ne procédons pas rapidement à des changements majeurs, alors nos institutions, notre système politique et notre société pourraient s'effondrer.

Nous savons maintenant que ce ne sont pas seulement les Russes qui attaquent la démocratie américaine. Avant les manifestations de 2019 à Hong Kong, la Chine s'était surtout concentrée sur les plateformes nationales telles que WeChat. Mais maintenant, la Chine découvre tout ce qu'elle peut faire avec Twitter et Facebook, pour si peu d'argent, dans son conflit croissant avec les États-Unis. Compte tenu des propres progrès de la Chine en matière d'IA, nous pouvons nous attendre à ce qu'elle devienne plus habile au cours des prochaines années pour diviser davantage l'Amérique et unir davantage la Chine.

Au XXe siècle, l'identité commune de l'Amérique en tant que pays menant la lutte pour rendre le monde sûr pour la démocratie était une force puissante qui a contribué à maintenir la culture et la politique ensemble. Au XXIe siècle, les entreprises technologiques américaines ont reconnecté le monde et créé des produits qui apparaissent aujourd'hui comme des corrosifs pour la démocratie, des obstacles à la compréhension mutuelle et des destructeurs de la tour moderne.

La démocratie après Babel

Nous ne pourrons jamais revenir à la situation qui prévalait à l'ère du numérique. Les normes, les institutions et les formes de participation politique qui se sont développées au cours de la longue ère de la communication de masse ne vont pas fonctionner correctement maintenant que la technologie a rendu tout tellement plus rapide et multidirectionnel, et qu'il est si facile de contourner les gardiens professionnels. Et pourtant, la démocratie américaine fonctionne désormais en dehors des limites de la durabilité. Si nous ne procédons pas rapidement à des changements majeurs, nos institutions, notre système politique et notre société pourraient s'effondrer lors de la prochaine grande guerre, pandémie, crise financière ou constitutionnelle.

Quels sont les changements nécessaires ? Redessiner la démocratie pour l'ère numérique dépasse de loin mes compétences, mais je peux suggérer trois catégories de réformes - trois objectifs qui doivent être atteints si l'on veut que la démocratie reste viable dans l'ère post-Babel. Nous devons durcir les institutions démocratiques pour qu'elles puissent résister à la colère et à la méfiance chroniques, réformer les médias sociaux pour qu'ils deviennent moins corrosifs socialement, et mieux préparer la prochaine génération à la citoyenneté démocratique dans cette nouvelle ère.

Renforcer les institutions démocratiques

La polarisation politique va probablement s'accentuer dans un avenir prévisible. Par conséquent, quoi que nous fassions d'autre, nous devons réformer les institutions clés afin qu'elles puissent continuer à fonctionner même si les niveaux de colère, de désinformation et de violence augmentent bien au-delà de ceux que nous connaissons aujourd'hui.

Par exemple, le pouvoir législatif a été conçu pour exiger des compromis, mais le Congrès, les médias sociaux et les chaînes d'information câblées partisanes ont évolué ensemble de telle sorte qu'un législateur qui se rapproche de l'autre côté de l'allée peut être confronté en quelques heures à l'indignation de l'aile extrême de son parti, ce qui nuit à ses perspectives de collecte de fonds et augmente le risque d'être élu lors du prochain cycle électoral.

Les réformes devraient réduire l'influence démesurée des extrémistes en colère et rendre les législateurs plus sensibles à l'électeur moyen de leur circonscription. Un exemple d'une telle réforme serait de mettre fin aux primaires fermées des partis et de les remplacer par une primaire unique, non partisane et ouverte, à l'issue de laquelle les meilleurs candidats se qualifieraient pour une élection générale qui utiliserait également le vote par ordre de préférence. Une version de ce système de vote a déjà été mise en œuvre en Alaska, et il semble avoir donné à la sénatrice Lisa Murkowski plus de latitude pour s'opposer à l'ancien président Trump, dont le candidat favori serait une menace pour Murkowski dans une primaire républicaine fermée mais ne l'est pas dans une primaire ouverte.

Une deuxième façon de renforcer les institutions démocratiques est de réduire le pouvoir de l'un ou l'autre parti politique de jouer le système en sa faveur, par exemple en dessinant ses circonscriptions électorales préférées ou en sélectionnant les fonctionnaires qui superviseront les élections. Ces tâches devraient toutes être effectuées de manière non partisane. Les recherches sur la justice procédurale montrent que lorsque les gens perçoivent qu'un processus est équitable, ils sont plus susceptibles d'accepter la légitimité d'une décision qui va à l'encontre de leurs intérêts. Il suffit de penser aux dommages déjà causés à la légitimité de la Cour suprême par la direction républicaine du Sénat lorsqu'elle a bloqué l'examen de Merrick Garland pour un siège qui s'est libéré neuf mois avant l'élection de 2016, puis a fait passer en toute hâte la nomination d'Amy Coney Barrett en 2020. Une réforme largement discutée mettrait fin à ces manœuvres politiques en faisant en sorte que les juges servent des mandats échelonnés de 18 ans, de sorte que chaque président procède à une nomination tous les deux ans.

Réformer les médias sociaux

Une démocratie ne peut survivre si ses places publiques sont des lieux où les gens ont peur de s'exprimer et où aucun consensus stable ne peut être atteint. L'autonomisation de l'extrême gauche, de l'extrême droite, des trolls nationaux et des agents étrangers par les médias sociaux crée un système qui ressemble moins à la démocratie qu'à la domination des plus agressifs.

Illustration avec une gravure de 1861 représentant les archi-hérétiques de l'"Enfer" de Dante, avec deux personnes regardant l'écran lumineux d'un smartphone, entourées de personnes sortant de tombes avec des feux fumants et des murs de la ville en arrière-plan.
Illustration de Nicolás Ortega. Source : Les Hérétiques de l'Arc, Gustave Doré, vers 1861.

Mais il est en notre pouvoir de réduire la capacité des médias sociaux à dissoudre la confiance et à fomenter la stupidité structurelle. Les réformes devraient limiter l'amplification par les plateformes des franges agressives tout en donnant plus de voix à ce que More in Common appelle "la majorité épuisée".

Ceux qui s'opposent à la réglementation des médias sociaux mettent généralement l'accent sur la crainte légitime que les restrictions de contenu imposées par le gouvernement ne dégénèrent, dans la pratique, en censure. Mais le principal problème des médias sociaux n'est pas que certaines personnes publient des contenus faux ou toxiques ; c'est que les contenus faux et indignes peuvent désormais atteindre un niveau de portée et d'influence qui n'était pas possible avant 2009. La dénonciatrice de Facebook, Frances Haugen, plaide pour des changements simples de l'architecture des plateformes, plutôt que pour des efforts massifs et finalement futiles pour contrôler tous les contenus.
Par exemple, elle a suggéré de modifier la fonction "Partager" sur Facebook de sorte qu'après qu'un contenu ait été partagé deux fois, la troisième personne de la chaîne doit prendre le temps de copier et coller le contenu dans un nouveau post. Les réformes de ce type ne sont pas de la censure ; elles sont neutres en termes de point de vue et de contenu, et elles fonctionnent aussi bien dans toutes les langues. Elles n'empêchent personne de dire quoi que ce soit ; elles ne font que ralentir la diffusion d'un contenu qui a, en moyenne, moins de chances d'être vrai.

Le changement le plus important qui réduirait la toxicité des plates-formes existantes serait peut-être la vérification des utilisateurs comme condition préalable à l'amplification algorithmique offerte par les médias sociaux.

Lire : Facebook a un problème de suprématie des superutilisateurs.

Les banques et d'autres secteurs ont des règles de "connaissance du client" afin d'éviter de faire des affaires avec des clients anonymes qui blanchissent l'argent d'entreprises criminelles. Les grandes plateformes de médias sociaux devraient être tenues de faire de même. Cela ne signifie pas que les utilisateurs devraient poster sous leur vrai nom ; ils pourraient toujours utiliser un pseudonyme. Cela signifie simplement qu'avant qu'une plateforme ne diffuse vos propos à des millions de personnes, elle a l'obligation de vérifier (peut-être par l'intermédiaire d'un tiers ou d'un organisme à but non lucratif) que vous êtes un véritable être humain, dans un pays donné, et que vous êtes suffisamment âgé pour utiliser la plateforme. Ce seul changement permettrait d'éliminer la plupart des centaines de millions de bots et de faux comptes qui polluent actuellement les principales plateformes. Elle permettrait également de réduire la fréquence des menaces de mort, des menaces de viol, des méchancetés racistes et, plus généralement, des trolls. Les recherches montrent que les comportements antisociaux deviennent plus fréquents en ligne lorsque les gens ont le sentiment que leur identité est inconnue et introuvable.

Quoi qu'il en soit, les preuves croissantes que les médias sociaux nuisent à la démocratie sont suffisantes pour justifier une surveillance accrue par un organisme de réglementation, tel que la Federal Communications Commission ou la Federal Trade Commission. L'un des premiers ordres du jour devrait être d'obliger les plateformes à partager leurs données et leurs algorithmes avec les chercheurs universitaires.

Préparer la prochaine génération

Les membres de la génération Z - ceux qui sont nés en 1997 et après - ne sont en rien responsables du désordre dans lequel nous nous trouvons, mais ils vont en hériter, et les premiers signes indiquent que les générations précédentes les ont empêchés d'apprendre à le gérer.

L'enfance est devenue plus étroitement circonscrite dans les dernières générations - avec moins de possibilités de jeux libres et non structurés, moins de temps non supervisé à l'extérieur, plus de temps en ligne. Quels que soient les autres effets de ces changements, ils ont probablement entravé le développement des capacités nécessaires à une autogestion efficace pour de nombreux jeunes adultes. Le jeu libre non supervisé est la façon dont la nature enseigne aux jeunes mammifères les compétences dont ils auront besoin à l'âge adulte, ce qui, pour les humains, inclut la capacité de coopérer, d'établir et de faire respecter des règles, de faire des compromis, de régler des conflits et d'accepter la défaite. Dans un brillant essai de 2015, l'économiste Steven Horwitz soutient que le jeu libre prépare les enfants à "l'art de l'association" qui, selon Alexis de Tocqueville, est la clé du dynamisme de la démocratie américaine ; il affirme également que sa perte constitue "une menace sérieuse pour les sociétés libérales." Une génération empêchée d'apprendre ces compétences sociales, avertit Horwitz, aurait l'habitude de faire appel aux autorités pour résoudre les différends et souffrirait d'un "dégrossissement de l'interaction sociale" qui "créerait un monde plus conflictuel et plus violent."

Extrait du numéro de septembre 2017 : Les smartphones ont-ils détruit une génération ?

Et si les médias sociaux ont érodé l'art de l'association dans toute la société, ils laissent peut-être leurs marques les plus profondes et les plus durables sur les adolescents. Une montée en flèche des taux d'anxiété, de dépression et d'automutilation chez les adolescents américains a commencé soudainement au début des années 2010. (La cause n'est pas connue, mais le moment choisi pour le faire indique que les médias sociaux y sont pour beaucoup : la hausse a commencé au moment où la grande majorité des adolescents américains sont devenus des utilisateurs quotidiens des principales plateformes. Des études corrélationnelles et expérimentales confirment le lien avec la dépression et l'anxiété, tout comme les rapports des jeunes eux-mêmes et les recherches menées par Facebook lui-même, comme le rapporte le Wall Street Journal.

La dépression rend les gens moins enclins à s'engager auprès de nouvelles personnes, idées et expériences. L'anxiété rend les nouvelles choses plus menaçantes. À mesure que ces conditions se sont aggravées et que les leçons de comportement social nuancé apprises par le jeu libre ont été retardées, la tolérance à l'égard de divers points de vue et la capacité à résoudre les conflits ont diminué chez de nombreux jeunes. Par exemple, les communautés universitaires qui pouvaient tolérer un éventail d'intervenants aussi récemment qu'en 2010 ont sans doute commencé à perdre cette capacité les années suivantes, lorsque la génération Z a commencé à arriver sur le campus. Les tentatives de désinviter les orateurs invités se sont multipliées. Les étudiants ne se sont pas contentés de dire qu'ils n'étaient pas d'accord avec les conférenciers invités ; certains ont affirmé que ces conférences seraient dangereuses, dévastatrices sur le plan émotionnel, qu'elles constitueraient une forme de violence. Étant donné que les taux de dépression et d'anxiété chez les adolescents ont continué à augmenter dans les années 2020, nous devons nous attendre à ce que ces opinions se poursuivent dans les générations suivantes, voire à ce qu'elles s'aggravent.

Lire : Pourquoi je couvre les controverses sur les campus

Le changement le plus important que nous puissions apporter pour réduire les effets néfastes des médias sociaux sur les enfants est de retarder l'accès à ces derniers jusqu'à ce qu'ils aient atteint la puberté. Le Congrès devrait actualiser la loi sur la protection de la vie privée des enfants en ligne, qui a imprudemment fixé à 13 ans, en 1998, l'âge de la majorité sur Internet (l'âge auquel les entreprises peuvent collecter des informations personnelles sur les enfants sans le consentement des parents), tout en ne prévoyant que peu de dispositions pour une application efficace. L'âge devrait être porté à 16 ans au moins, et les entreprises devraient être tenues responsables de son application.

Plus généralement, pour préparer les membres de la prochaine génération à la démocratie post-Babel, la chose la plus importante que nous puissions faire est peut-être de les laisser jouer dehors. Cessez de priver les enfants des expériences dont ils ont le plus besoin pour devenir de bons citoyens : le jeu libre dans des groupes d'enfants d'âges différents avec une supervision minimale des adultes. Chaque État devrait suivre l'exemple de l'Utah, de l'Oklahoma et du Texas et adopter une version de la loi sur la liberté parentale qui garantit aux parents qu'ils ne feront pas l'objet d'une enquête pour négligence si leurs enfants de 8 ou 9 ans sont surpris en train de jouer dans un parc. Une fois ces lois en place, les écoles, les éducateurs et les autorités sanitaires devraient encourager les parents à laisser leurs enfants aller à l'école à pied et à jouer en groupe dehors, comme le faisaient autrefois un plus grand nombre d’enfants.

L'espoir après Babel

L'histoire que j'ai racontée est sombre, et rien ne permet de penser que l'Amérique retrouvera un semblant de normalité et de stabilité dans les cinq ou dix prochaines années. Quel camp va devenir conciliant ? Quelle est la probabilité que le Congrès adopte des réformes majeures pour renforcer les institutions démocratiques ou désintoxiquer les médias sociaux ?

Pourtant, lorsque nous détournons le regard de notre gouvernement fédéral dysfonctionnel, que nous nous déconnectons des médias sociaux et que nous parlons directement avec nos voisins, les choses semblent plus encourageantes. La plupart des Américains mentionnés dans le rapport More in Common font partie de la "majorité épuisée", qui est fatiguée des combats et est prête à écouter l'autre partie et à faire des compromis. La plupart des Américains voient désormais que les médias sociaux ont un impact négatif sur le pays, et sont de plus en plus conscients de leurs effets néfastes sur les enfants.

Ferons-nous quelque chose à ce sujet ?

Lorsque Tocqueville a visité les États-Unis dans les années 1830, il a été impressionné par l'habitude américaine de former des associations volontaires pour résoudre les problèmes locaux, plutôt que d'attendre que les rois ou les nobles agissent, comme le feraient les Européens. Cette habitude est toujours d'actualité. Ces dernières années, les Américains ont créé des centaines de groupes et d'organisations qui se consacrent à l'instauration de la confiance et de l'amitié au-delà des clivages politiques, notamment BridgeUSA, Braver Angels (dont je fais partie du conseil d'administration), et bien d'autres dont la liste figure sur BridgeAlliance.us. Nous ne pouvons pas attendre du Congrès et des entreprises technologiques qu'ils nous sauvent. Nous devons nous changer nous-mêmes et changer nos communautés.

Que serait-ce de vivre à Babel dans les jours qui ont suivi sa destruction ? Nous le savons. C'est une période de confusion et de perte. Mais c'est aussi un temps pour réfléchir, écouter et construire.

Cet article a été publié dans l'édition imprimée de mai 2022 avec le titre "Après Babel" :

https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2022/05/social-media-democracy-trust-babel/629369/

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Lisez la suite des écrits de Jonathan Haidt dans The Atlantic sur les médias sociaux et la société :

   •  The Dark Psychology of Social Networks (en anglais) (https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2019/12/social-media-democracy/600763/)
    • Comment les avertissements de déclenchement nuisent à la santé mentale sur les campus.
    • L'expérience dangereuse de Facebook sur les adolescentes (https://www.theatlantic.com/education/archive/2016/04/why-kids-should-use-their-fingers-in-math-class/478053/)

Jonathan Haidt est psychologue social à la Stern School of Business de l'université de New York. Il est l'auteur de The Righteous Mind et le coauteur de The Coddling of the American Mind, qui a vu le jour en septembre 2015 dans un article de l’Atlantic.

Twitter (https://twitter.com/JonHaidt)

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Voir aussi l'article en français dans mes perles, dans la collection Eujeux d'aujourd'hui pour demain"

Et le résumé dans mon site LARCENCIEL.BE - article 1357

20 décembre 2021

“Pour que les opposants conservateurs au climat vous écoutent vraiment, essayez de parler leur langage.” (Jamie Freestone)


Jamie Freestone,
est Doctorant en littérature, Université de Queensland. 

15 mai 2018

https://theconversation.com/to-get-conservative-climate-contrarians-to-really-listen-try-speaking-their-language-94296)


Voici quelques extraits traduits de son article.


Les faits ne parlent pas d'eux-mêmes. C'est particulièrement évident dans le cas du changement climatique. De brillantes études menées au cours des dix dernières années ont montré que les gens réagissent aux récits sur le changement climatique, et non aux faits bruts.
Nous savons également que c'est la politique, et non les connaissances scientifiques, qui façonne l'opinion des gens sur le changement climatique. Ainsi, les négationnistes sont généralement politiquement conservateurs, indépendamment de leurs connaissances scientifiques. 


Les effets du changement climatique sont potentiellement catastrophiques. À l'heure actuelle, une minorité d'opposants conservateurs, y compris des politiciens dans plusieurs pays, ont une influence démesurée sur notre manque d'action. Il est logique qu'une grande partie de nos efforts de campagne leur soit destinée.


Mais combien de campagnes sur le changement climatique visent spécifiquement les personnes ayant une vision conservatrice du monde ? D'après ce que nous savons de la recherche, la réponse est à peu près nulle. 


Comme tout le monde, nous n’accueillons pas les informations qui vont à l'encontre de notre vision du monde. Les conservateurs sont eux aussi susceptibles d'ignorer ou de filtrer les informations qui menacent la croissance économique, le niveau de vie et les intérêts commerciaux.
Ils risquent également de ne pas être impressionnés par les messages qui soulignent l'impact du changement climatique sur les pauvres de la planète. Les récits à connotation morale expliquant que le changement climatique est la faute de l'humanité sont particulièrement inefficaces.


Peu importe l'exactitude de ces récits, ils ne fonctionneront pas avec une personne qui n'y est pas ouverte. Au lieu de cela, nous devons élaborer de nouveaux récits sur le changement climatique qui s'adressent spécifiquement aux personnes ayant une vision conservatrice du monde.


Cela signifie qu'un récit sur le changement climatique qui fait appel aux valeurs conservatrices est une priorité absolue. 


Il est important de noter que, bien que politiquement ciblés, ces récits ne compromettent ni ne déforment en aucune façon la science du changement climatique. Ils mettent simplement l'accent sur des effets différents.


Vendre la vérité

 
Pour certains, le mot même de "narration" comporte des connotations de marketing, de relations publiques, de propagande ou de mensonge.Mais ce n'est pas de la propagande si c'est vrai. Tout ce que je préconise, c'est de présenter les faits de manière à séduire un public qui, jusqu'à présent, est resté indifférent. C'est une question de stratégie.


Les entreprises de combustibles fossiles ont des stratégies de communication astucieuses et des incitations matérielles évidentes à mentir. Elles ont donné des millions de dollars au négationnisme climatique.


Nous n'avons pas besoin de mentir sur le changement climatique. Il n'est malheureusement que trop réel.


À quoi peuvent ressembler ces récits ?


Il est temps de jouer intelligemment et de gagner en engageant les conservateurs. Le changement climatique ne devrait pas être une question politique. Mais la lutte contre le changement climatique doit tenir compte de l'identité politique des gens.


Les conservateurs sont plus susceptibles de répondre aux messages positifs qui mettent l'accent sur l'action plutôt que sur le pessimisme. 


Par exemple, nous en arrivons à un récit difficile mais potentiellement puissant. Il s'agit de retourner les grandes industries en général contre certaines parties de l'industrie énergétique en particulier. Les effets les plus graves du changement climatique menacent les intérêts de tous, y compris ceux de la plupart des grandes entreprises.


Nous devons composer un discours sur les plus grands émetteurs parmi les entreprises de combustibles fossiles qui ne font pas leur travail et qui gâchent la situation des autres industries. Cela pourrait mobiliser les intérêts commerciaux traditionnellement conservateurs pour soutenir l'action contre le changement climatique.