29 juillet 2022

Discours du pape François lors de la rencontre avec les Premières nations, les Métis et les Inuits autochtones

 « Je viens sur vos terres natales pour vous dire personnellement combien je suis affligé, pour implorer de Dieu pardon, guérison et réconciliation, pour vous manifester ma proximité, prier avec vous et pour vous. »
26 juillet 2022

Madame la Gouverneure Générale,
Monsieur le Premier Ministre,
chers peuples autochtones de Maskwacis et de cette terre canadienne,
chers frères et soeurs, 


 

J’attendais ce moment pour être parmi vous. C’est d’ici, de ce lieu tristement évocateur, que je voudrais entamer ce qui habite mon âme : un pèlerinage pénitentiel. Je viens sur vos terres natales pour vous dire personnellement combien je suis affligé, pour implorer de Dieu pardon, guérison et réconciliation, pour vous manifester ma proximité, prier avec vous et pour vous. 


Je me souviens des rencontres que j’ai eues à Rome il y a quatre mois. On m’avait remis deux paires de mocassins, signe de la souffrance endurée par les enfants autochtones, surtout par ceux qui, malheureusement, ne revinrent jamais des écoles résidentielles à la maison. Il m’avait été demandé de rendre les mocassins une fois arrivé au Canada ; je le ferai à la fin de ce discours, pour lequel je voudrais justement m’inspirer de ce symbole qui a ravivé en moi la douleur, l’indignation et la honte durant ces derniers mois. Le souvenir de ces enfants suscite une douleur et incite à agir afin que chaque enfant soit traité avec amour, honneur et respect. Mais ces mocassins nous parlent aussi d’un cheminement, d’un parcours que nous désirons parcourir ensemble. Marcher ensemble, prier ensemble, travailler ensemble, pour que les souffrances du passé cèdent la place à un avenir de justice, de guérison et de réconciliation.
C’est pourquoi la première étape de mon pèlerinage parmi vous se déroule dans cette région qui voit, depuis des temps immémoriaux, la présence des peuples autochtones. C’est un territoire qui nous parle, qui nous permet de faire mémoire. 

Faire mémoire : frères et soeurs, vous avez vécu sur cette terre depuis des milliers d’années selon des modes de vie respectueux de la terre elle-même, héritée des générations passées et conservée pour les générations futures. Vous l’avez traitée comme un don du Créateur à partager avec les autres et à aimer en harmonie avec tout ce qui existe, dans une relation mutuelle de vie entre tous les êtres vivants. Vous avez ainsi appris à nourrir un sens de famille et de communauté, et vous avez développé des liens solides entre les générations, en honorant les personnes âgées et en prenant soin des plus petits. Que de bonnes coutumes et d’enseignements, centrés sur l’attention aux autres et sur l’amour de la vérité, sur le courage et le respect, l’humilité et l’honnêteté, sur la sagesse de la vie ! 


Mais, si tels ont été les premiers pas accomplis sur ces territoires, la mémoire nous ramène tristement aux suivants. L’endroit où nous sommes maintenant fait résonner en moi un cri de douleur, un cri étouffé qui m’a accompagné ces derniers mois. Je repense au drame subi par tant d’entre vous, par vos familles, par vos communautés ; à ce que vous m’avez raconté sur les souffrances endurées dans les écoles résidentielles. Ce sont des traumatismes qui, d’une certaine manière, resurgissent chaque fois qu’ils sont rappelés et je me rends compte que même notre rencontre d’aujourd’hui peut réveiller des souvenirs et des blessures, et que beaucoup d’entre vous peuvent se trouver en difficulté au moment où je parle. Mais il est juste de le rappeler, car l’oubli conduit à l’indifférence et, comme on l’a dit, « le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence […], le contraire de la vie n’est pas la mort, mais l’indifférence à la vie ou à la mort ». (E. WIESEL). Nous souvenir des expériences dévastatrices qui se sont déroulées dans les écoles résidentielles nous atteint, nous indigne et nous fait mal, mais cela est nécessaire. 


Il est nécessaire de rappeler à quel point les politiques d’assimilation et d’affranchissement, comprenant également le système des écoles résidentielles, ont été dévastatrices pour les habitants de ces terres. Lorsque les colons européens y sont arrivés pour la première fois, il y avait cette grande opportunité de développer une rencontre fructueuse entre les cultures, les traditions et la spiritualité. Mais dans une large mesure, cela ne s’est pas produit. Et vos récits me reviennent à l’esprit : comment les politiques d’assimilation ont fini par marginaliser systématiquement les peuples autochtones ; de même comment, à travers le système des écoles résidentielles, vos langues et vos cultures ont été dénigrées et supprimées ; comment les enfants ont subi des abus physiques et verbaux, psychologiques et spirituels ; comment ils ont été éloignés de chez eux quand ils étaient petits et combien cela a marqué de manière indélébile la relation entre parents et enfants, grands-parents et petits-enfants. 


Je vous remercie de m’avoir fait entrer au coeur de tout cela, d’avoir extrait les lourds fardeaux que vous portez en vous, d’avoir partagé avec moi ce souvenir poignant. Aujourd’hui, je suis ici, sur une terre qui porte, conjointement à une mémoire ancestrale, les cicatrices de blessures encore ouvertes. Je suis ici parce que la première étape de ce pèlerinage pénitentiel au milieu de vous est celle de renouveler la demande de pardon et de vous dire, de tout mon coeur, que je suis profondément affligé : je demande pardon pour la manière dont, malheureusement, de nombreux chrétiens ont soutenu la mentalité colonisatrice des puissances qui ont opprimé les peuples autochtones. Je suis affligé. Je demande pardon, en particulier, pour la manière dont de nombreux membres de l’Église et des communautés religieuses ont coopéré, même à travers l’indifférence, à ces projets de destruction culturelle et d’assimilation forcée des gouvernements de l’époque, qui ont abouti au système des écoles résidentielles. 


Bien que la charité chrétienne ait été présente et qu’il y ait eu de nombreux cas exemplaires de dévouement envers les enfants, les conséquences générales des politiques liées aux écoles résidentielles ont été catastrophiques. Ce que la foi chrétienne nous dit, c’est qu’il s’agissait d’une erreur dévastatrice, incompatible avec l’Évangile de Jésus-Christ. Il est douloureux de savoir que ce socle solide de valeurs, de langue et de culture, qui a donné à vos peuples un authentique sens d’identité, s’est érodé, et que vous continuez à en subir les conséquences. Face à ce mal qui indigne, l’Église s’agenouille devant Dieu et implore le pardon des péchés de ses enfants (cf. SAINT JEAN-PAUL II, Bulle Incarnationis mysterium [29 novembre 1998], n. 11 : AAS 91 [1999], p. 140). Je voudrais le répéter avec honte et clarté : je demande humblement pardon pour le mal commis par de nombreux chrétiens contre les peuples autochtones. 


Chers frères et soeurs, bon nombre d’entre vous et de vos représentants ont affirmé que les excuses ne sont pas un point final. Je suis entièrement d’accord : elles constituent seulement la première étape, le point de départ. J’ai moi aussi conscience que, “considérant le passé, ce que l’on peut faire pour demander pardon et réparation du dommage causé ne sera jamais suffisant” et que, “considérant l’avenir, rien ne doit être négligé pour promouvoir une culture capable non seulement de faire en sorte que de telles situations ne se reproduisent pas mais encore que celles-ci ne puissent trouver de terrains propices pour être dissimulées et perpétuées” (Lettre au Peuple de Dieu, 20 août 2018). Une partie importante de ce processus consiste à mener une sérieuse recherche sur la vérité du passé et à aider les survivants des écoles résidentielles à entreprendre des chemins de guérison pour les traumatismes subis. 


Je prie et j’espère que les chrétiens et la société de cette terre grandiront dans leur capacité à accueillir et à respecter l’identité et l’expérience des peuples autochtones. J’espère que des moyens concrets seront trouvés pour les connaître et les apprécier, en apprenant à avancer tous ensemble. Pour ma part, je continuerai à encourager l’engagement de tous les catholiques à l’égard des peuples autochtones. Je l’ai fait à plusieurs reprises et en divers lieux, par des rencontres, des appels et même par une Exhortation apostolique. Je sais que tout cela demande du temps et de la patience : ce sont des processus qui doivent gagner nos coeurs. Ma présence ici et l’engagement des évêques canadiens témoignent de la volonté d’avancer sur cette voie. 


Chers amis, ce pèlerinage s’étend sur quelques jours et touchera des lieux distants les uns des autres, toutefois il ne me permettra pas de donner suite à de nombreuses invitations ni de visiter des centres tels que Kamloops, Winnipeg, divers sites en Saskatchewan, au Yukon ou dans les Territoires du Nord-Ouest. Même si ce n’est pas possible, sachez que vous êtes tous dans mes pensées et mes prières. Sachez que je connais les souffrances, les traumatismes et les défis des peuples autochtones dans toutes les régions de ce pays. Mes paroles prononcées tout au long de ce voyage pénitentiel s’adressent à toutes les communautés et à tous les autochtones, que j’embrasse de tout coeur. 


Pour cette première étape, j’ai voulu faire place à la mémoire. Aujourd’hui, je suis ici pour me souvenir du passé, pleurer avec vous, regarder la terre en silence et prier sur les tombes. Laissons le silence nous aider tous à intérioriser la douleur. Le silence. Et la prière : face au mal prions le Seigneur du bien et face à la mort prions le Dieu de la vie. Le Seigneur Jésus-Christ a fait d’un tombeau, impasse de l’espérance, devant lequel tous les rêves s’étaient évanouis et où il n’était resté que pleurs, douleur et résignation, il a fait de ce tombeau le lieu de la renaissance, de la résurrection, d’où est partie une histoire de vie nouvelle et de réconciliation universelle. Nos efforts ne suffisent pas pour guérir et réconcilier, nous avons besoin de sa grâce : nous avons besoin de la sagesse douce et forte de l’Esprit, de la tendresse du Consolateur. Qu’Il comble les attentes de nos coeurs. Qu’Il nous prenne par la main. Qu’Il nous fasse marcher ensemble. 


[01124-FR.01] [Texte original: Espagnol]

Bureau de presse du Saint-Siège, bulletin n. 0556, lundi 25 juillet 2022


https://fr.zenit.org/2022/07/26/discours-du-pape-francois-lors-de-la-rencontre-avec-les-premieres-nations-les-metis-et-les-inuits-autochtones/

 Lire des extraits et d'autres informations à ce sujet dans LARCENCIEL

19 juillet 2022

Et Molenbeek devint MolenGeek



 

Ibrahim Ouassari : "C’est l’échec qui m’a construit"


"Mon père me disait souvent…" Ibrahim Ouassari commence souvent ses phrases par ces quelques mots. Ce père, venu du Maroc, illettré, lui a tout appris. Ce dernier peut être fier de son fils. Car aujourd'hui, de Bruxelles à la Silicon Valley, en passant par Paris ou Casablanca, Molenbeek, n'est plus connue uniquement pour être la commune où ont grandi des djihadistes, mais aussi pour MolenGeek, cet écosystème qui a pour objectif de rendre les technologies accessibles au plus grand nombre. 

Voici l'histoire d'Ibrahim Ouassari, un homme simple, inspirant, rayonnant. Un modèle pour les jeunes de sa commune et d'ailleurs.

Francis Van de Woestyne
Editorialiste en chef
La Libre, Publié le 10-07-2022

Photo Sudinfo

Le père Ouassari peut être fier de son fils. Car aujourd'hui, de Bruxelles à la Silicon Valley, en passant par Paris ou Casablanca, Molenbeek, n'est plus connue uniquement pour être la commune où ont grandi des djihadistes, mais aussi pour MolenGeek, cet écosystème qui a pour objectif de rendre les technologies accessibles au plus grand nombre. A commencer par les jeunes de Molenbeek. D'un local de 50 mètres carrés, cet espace occupe aujourd'hui un bâtiment de trois étages qui renferme un espace de coworking, une école de codage. L'originalité du lieu, c'est l'esprit qu'Ibrahim Ouassari y a insufflé, le sens qu'il donne à ce projet, l'enseignement original qui y est dispensé. Les maîtres mot sont motivation et confiance en soi. Le concept a attiré les géants du web. Lorsque le patron de Google vient en Belgique, c'est Ibrahim qu'il vient d'abord saluer avant son programme officiel. MolenGeek est une marque qui s'exporte désormais dans huit villes européennes (en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie) et depuis peu, en Afrique, à Casablanca.


Et pourtant, Ibrahim Ouassari a quitté l'école à 13 ans… Voici l'histoire d'un homme simple, inspirant, rayonnant. Un modèle pour les jeunes de sa commune et d'ailleurs..


"C'est l'échec qui m'a construit"


Dans quelle famille avez-vous grandi ?
Mes parents viennent du Maroc. Moi et certains de mes frères et sœurs sont nés ici. Nous étions huit enfants, je suis l’avant-dernier. Un de mes frères est juge, deux autres sont ingénieurs, une sœur est licenciée de l’université de Cologne… les études étaient très importantes pour mes parents, ils étaient très cultivés et avait une grande sagesse bien qu’ils étaient tous les deux illettrés.


Que faisaient vos parents ?
Ma maman a élevé ses enfants. Mon père a travaillé pendant quasiment toute sa carrière aux forges de Clabecq. Il travaillait trois semaines non-stop, sans week-end. Avec un horaire rotatif hebdomadaire, matin, soir et nuit. Ensuite, il avait une semaine de congé. A la maison, je ne savais jamais très bien s'il travaillait de jour ou de nuit : nous devions toujours être dans le calme pour respecter son sommeil. C'est lui qui nous a transmis cet amour, cette valeur du travail. Il me disait toujours : "ne te compare pas à celui qui est derriere toi, regarde celui qui est devant toi". C'était une manière de nous motiver. Il nous a quittés il y a deux ans.


Malgré ses encouragements, vous avez eu, vous, une scolarité difficile, voire chaotique…
La dernière année que j’ai réussie, c’est la première secondaire… après, j’ai tout raté. Tout le temps. Mes frères et sœurs m’ont pourtant bien accompagné. Ils ne comprenaient pas pourquoi je ratais. Ils croyaient que je ne voulais pas. Mais en réalité, je n’y arrivais pas. Le système ne me convenait pas : on était tous là en rang d’oignons face à une personne qui récite son savoir pendant toute la journée… Au jury central, cela n’allait pas non plus. J’essayais de lire des cours d’histoire. Impossible. Mais si on m’avait enseigné l’histoire comme Bart Van Loo raconter les ducs de Bourgogne, avec autant de passion, j’aurais réussi.


Ensuite ?
À 16 ans, j’ai fait un job d’étudiant en tant qu’éducateur de rue. Il fallait un diplôme. J’ai étudié et je l’ai obtenu. Mon premier ! On me payait pour accompagner mes amis au cinéma, à la mer C’était génial. À 19 ans, j’ai démissionné. Je ne voyais pas les étapes suivantes. Ni pour eux, ni pour moi. Il me semblait que ces sorties, même sympas, ne leur permettaient vraiment de construire leur avenir. Pour moi, c’était plaisant mais je ne trouvais pas vraiment le sens de mon travail. J’ai été engagé puis renvoyé de la Stib après 3 semaines. J’ai fait quelques petits boulots en intérim dans les usines de Zellik, Vilvorde. J’ai abouti dans une entreprise de câblage informatique. À l’époque, il n’y avait pas de wi fi. Un jour, un collègue, David, m’a expliqué que l’on pouvait écouter gratuitement de la musique sur internet. Lui était fan de techno, moi du rap US. Il fallait parfois attendre des heures pour télécharger un seul morceau. Il m’a dit : achète-toi un ordinateur, installe une connexion internet.


Ce sont vos premiers pas en informatique…
Oui, mais cela n’a pas été facile. Il était onze heures du soir quand j’ai terminé de configurer l’ordinateur avec le mode d’emploi de Belgacom. Mais des trucs ne fonctionnaient pas. Je n’osais pas appeler David. Google n’existait pas. J’ai été sur Yahoo et trouvé un forum de discussion sur le téléchargement. J’ai posé ma question avec mon anglais à dormir dehors. Un Japonais m’a répondu : “try this”. J’ai essayé : cela fonctionnait ! Et dans ma tête, un déclic s’est produit : j’ai su à cet instant ce que je voulais faire dans ma vie. J’ai trouvé cela dingue que des gens qui ne se connaissent pas choisissent d’entraider d’autres personnes. Juste pour le plaisir.


Vous voilà donc lancé…
J’ai quitté mon job à la câblerie. Je me suis inscrit à une formation en gestion pour devenir indépendant. Supermotivé, je suis sorti premier de mon groupe. J’ai conçu des petits logos, des sites pour des snacks, des restaurants… Je suis devenu support et consultant informatique pour des entreprises. Et de fil en aiguille cela a bien marché : jusqu'à devenir responsable de plus de mille serveurs. J’ai engagé des gens, une vingtaine. En 2011, j’ai arrêté d’être consultant. Une fois encore, je voulais donner du sens à ce que je faisais. J’ai lancé des start up, certaines ont bien marché, d’autres non. Je gagnais bien ma vie, j’avais une grosse voiture. Dans le quartier, les jeunes m’interrogeaient : quelles études faut-il faire pour devenir comme toi ? J’ai découvert un autre côté de l’entreprenariat, celui d’aider les autres. L’envie de créer MolenGeek est venue à ce moment-là.


Lors d’un hackathon. De quoi s’agit-il ?
Pendant un week-end, on réunit des personnes qui ne se connaissent pas sur une thématique entrepreneuriale. Les gens viennent avec une idée d’entreprise. On vote, on choisit les idées qui nous paraissent intéressantes. Du vendredi, jusqu’au dimanche soir, des équipes travaillent non-stop pour concrétiser l’idée : une analyse de marché, un plan financier, un plan marketing. Le dimanche soir, les idées sont ensuite validées ou non par un jury d’experts.


Il était important pour vous que le projet soit localisé à Molenbeek ?

Oui, pour le rendre accessible. On s’est beaucoup focalisé sur des jeunes qui n’avaient pas nécessairement de background académique. Pour assurer le suivi de ces projets, il nous fallait un local. On l’a trouvé ici où nous sommes toujours. Au départ, on occupait 50 mètres carrés au rez-de-chaussée. Je voulais garder le nom “Molenbeek” pour que les jeunes qui quartier s’approprient l’initiative. De Molenbeek on est passé à MolenGeek. Nous avons accueilli les jeunes startupeurs qui disposaient ainsi d’un lieu pour travailler, recevoir leurs premiers clients et des partenaires.


Très vite, vous avez reçu des soutiens…
Alexander De Croo, alors ministre du Digital a été un des premiers à s’intéresser à notre parcours. Je suis allé frapper à beaucoup de portes pour faire en sorte que les grandes entreprises de technologie prennent une part de leur responsabilité dans le gap qu’il y a dans la société en matière de digital. Je leur ai expliqué que notre mission principale était de rendre accessibles les technologies et qu’ils avaient sans doute un rôle à jouer. Samsung, Google ont été directement partants.
C’est ainsi qu’est venue l’idée de l’école de codage ?
Oui car nous recevions beaucoup de personnes qui avaient des idées. Mais la plupart n’avaient pas de compétences techniques. L’objectif étant de les aider à lancer leur propre entreprise ou de les présenter à d’autres entreprises.


À qui est accessible l’école de codage ?
La formation en Belgique est régionalisée. Donc il faut faire partie des 19 communes de Bruxelles pour venir ici à Molenbeek. C’est la raison pour laquelle nous avons aussi créé des ecosystemes à Charleroi et Anvers. Tous les jeunes peuvent donc y avoir accès. Chacun peut y venir sans aucun prérequis académique. Seule condition : être chercheur d’emploi. Mais le principal critère, c’est la motivation. La sélection dure un mois, nous gardons les plus motivés. Cela nous sert aussi à constituer des groupes homogènes. La formation dure six mois, au minimum. MolenGeek est ouverte le jour jusque très tard le soir.


Et après six mois, ils sont prêts à travailler ?
Oui. 85 % des sorties sont positives. Soit ils trouvent un emploi, soit ils lancent leur entreprise, soit ils continuent une formation plus poussée dans le digital. Car la formation dans les technologies ne s’arrête jamais : je considère que chacun doit consacrer 15 à 20 % de son temps à la formation, tout au long de sa carrière. Même si l’on est expert car les choses évoluent rapidement.


Comment expliquer le taux de réussite ?
Je pense que c’est une question d’état d’esprit. Nous ne voulons pas qu’un seul jeune s’en sorte : nous voulons que le groupe monte, avance ensemble, comme en entreprise. L’appartenance au groupe est importante : chaque groupe a un nom. La formation est très collaborative, participative. Collaborer : on appelle cela “la triche” à l’école. Ici, ce ne sont pas les progrès individuels qui comptent, c’est l’équipe.


Autre mot important : la confiance en soi…
On fait en sorte que l’apprentissage du codage de base s’apprenne assez vite. Les jeunes voient le résultat, cela leur donne confiance en eux. Ce n’est pas nous qui leur donnons cette confiance en eux, ils l’acquièrent grâce à leurs progrès personnels et à ceux du groupe. C’est essentiel. Il n’y a pas de cession au cours desquelles on leur dit : croyez en vous, vous êtes les meilleurs. Ce n’est pas du coaching personnel. On leur prouve par des faits qu’ils sont capables, utiles, responsables.


Vous bannissez la notion d’échec. Pourquoi ?
L’échec scolaire crée l’échec dans le monde social, professionnel et dans la vie familiale : certains jeunes passent alors leur temps à se cacher en jouant à des jeux vidéo et s’isolent. Ils sont dénigrés au sein de la société et même leur famille. Passer d’échec en échec, j’ai connu cela. Le danger, quand on rate tout et que l’on est stigmatisé, c’est d’accepter, finalement, d’être ce que l’on est : un nul, un looser. Le fait dire : ce n’est pas vrai, tout le monde a du talent, y compris toi, et de parvenir à ce qu’ils se prouvent, à eux-mêmes, qu’ils valent quelque chose, cela les aide beaucoup.


En même temps, votre école n’accueille pas que des “losers”…
Ah mais pas du tout. Nous avons une grande diversité de parcours scolaires. Certains viennent ici après avoir fait des études en anthropologie et en histoire de l’art et ont envie de se former au digital. Cette mixité, cette diversité permet aux jeunes, qui ont raté à l’école, de côtoyer des universitaires. Cela change les regards des uns envers les autres, favorise le respect et l’image de soi.
"Le professeur a, à sa disposition, le meilleur ordinateur du monde : son cerveau. 
Et à quoi utilise-t-il son cerveau ? À répéter le même cours…"


Vous semblez dire que l’école est responsable de l’échec scolaire. Mais il y a quand même des jeunes qui ne font aucun effort…
On ne peut pas rendre des gamins de 12,13,14 ou 15 ans responsables de leur réussite scolaire. C’est mon rôle à moi, formateur, c’est ma responsabilité de leur apprendre, de leur transmettre, de mettre en place des instruments pour qu’ils apprennent et maîtrisent les outils, pour qu’ils acquièrent des compétences. C’est moi qui dois m’adapter à eux, pas le contraire. Je dis aux coachs de MolenGeek: “vous n’êtes pas évalué sur le temps passé au cours mais bien sûr le degré de compréhension des élèves des notions que vous leur transmettez. Adaptez-vous, soyez créatifs, faites des choses pour que les jeunes comprennent”. Et cela fonctionne. La notion de réussite doit être plus importante que la notion d’échec.


Vus êtes assez critique sur la manière dont l'enseignement fonctionne…
Si on me demande qui était la deuxième épouse de Charlemagne, je vais sur Google et je vous donne la réponse. Il faut repenser l’école. L’instituteur, le professeur a, à sa disposition, le meilleur ordinateur du monde : son cerveau. Et à quoi utilise-t-il son cerveau ? À répéter le même cours, constamment ! Un professeur doit être inspirant. Il doit coacher, les faire grandir, s’épanouir, réfléchir, rêver, les accompagner dans leur apprentissage. Pour le "par coeur" , il y a un ordinateur, il y a Google, il y a dix mille choses, des jeux, des vidéos pour qu’ils absorbent les connaissances. Il faut donc apprendre à apprendre, à chercher. Par contre, la confiance en soi, c’est à 12 ou 13 ans qu’il faut la leur donner. C’est à ce moment-là que les jeunes ont besoin d’en mentor qui leur dise : “T’inquiète, ça va aller, c’est pas grave. Ok, t’a raté ton examen de français. Mais t’as vu tes notes en math ? C’est ok. On va rattraper cela. Tu vas aider les autres en maths et les autres vont t’aider en français”. Je rêve d’une école avec un espace de coworking, avec un Starbucks. On pourrait aussi permettre aux jeunes de travailler un jour par semaine de chez eux ou développer le cowork de l'ecole. Ainsi, on les responsabilise, on leur inculque l’esprit d’initiative, d’entreprise de manière à ce qu’ils puissent créer des projets, dès 12 ou 13 ans.


Tout le monde n’a pas l’esprit d’entreprise…

Un employé peut avoir un esprit d’entreprise, anticiper, ne pas se contenter d’exécuter ce qu’on lui demande. N’avoir que des exécutants dans une entreprise, c’est très lourd. La Belgique regorge de talents mais ils sont inexploités. Parce que le système scolaire n’est pas adapté à beaucoup de jeunes. Certaines écoles préparent l’élite de demain et dans d’autres, le challenge est juste de garder un maximum d’élèves jusqu’au mois de mai et de faire en sorte qu’ils arrivent avant 11 heures du matin. Il faut oser transformer l’enseignement et les écoles.


Le Pacte d’excellence a été pensé pour cela…
Je ne connais pas en détail le pacte d’excellence, je sais qu’il remplace un référentiel de plus de 25 ans, j'espère que dans le futur il sera mis plus souvent à jour. J’ai aussi lu qu’il y a un tronc commun pour les élèves jusqu’à 15 ans et que son objectif est d'améliorer les performances du système éducatif belge francophone. Pour ma part, je crois que c’est pas le contenu qui est indigeste pour certains élèves, mais la manière dont il est enseigné. L'épanouissement de l’élève doit rester le centre du système éducatif, sa priorité absolue. Avoir des jeunes motivés à réaliser leur vision du monde demain avec tout les challenges qu’on connait est à mes yeux plus important pour notre société, que réaliser de meilleur score au classement PISA.


Vous êtes partisan de l’inscription du codage dans le parcours scolaire. Pourquoi ?

Cela se fait déjà au nord du pays. Il faut le faire parce qu’une partie de la population, parfois des chirurgiens, des architectes, des avocats de talents sont totalement illettrés en matière informatique. Pourtant, on interagit toute la journée avec du digital. Nous sommes tous et toutes confrontées à des algorithmes. Si on n’arrive pas à comprendre ce qu’il y a derrière, on en devient l’esclave. Quand vous ralentissez sur une vidéo, par exemple consacrée à un régime, celles que l’on vous proposera par la suite vous parleront aussi de régimes. Suivront les vidéos sur les troubles alimentaires. Si, dans un forum, vous vous arrêtez pour lire un avis tranché, radical, ce sont ceux-là que l’on vous proposera lors de votre prochaine venue. Si les gens, les jeunes en particulier, ne savent pas que ce sont des algorithmes qui vous proposent cela, ils auront tendance à croire que le monde est comme cela. Non. Les algorithmes vous enferment dans une petite bulle parce qu’un jour vous avez eu le malheur de cliquer sur une image. Le danger est que certaines personnes pensent que le monde réel est à l’image que ce que les algorithmes leur montrent. Cela empêche les partages et crée des clivages dans la société. Les réseaux sociaux rassurent les gens dans leur pensée même si ces pensées sont clivantes.


Optimiste, malgré tout ?
L’idéal est que, d’ici cinq ou dix ans, MolenGeek n’ait plus à rendre les technologies accessibles, que tous les jeunes soient bien formés à les utiliser. L’école doit donner des cours de codage, d’algorithmie, de data, d’intelligence artificielle, mais aussi d’histoire des technologies. Les jeunes, ici, ne connaissent pas Edward Snowden, Julian Assange, Cambridge Analytica : il faut parler de cela aux jeunes, avant la fin des secondaires. À tous les jeunes, même ceux qui veulent devenir vétérinaires ou avocats. Ce sont les bases de la vie actuelle. Sinon, on ne comprendra pas le monde dans lequel on vit…
C’est la raison pour laquelle vous offrez également des cours pour les aînés…
Oui, il est essentiel de réduire la fracture numérique. Beaucoup d’agences bancaires ferment, les guichets sont difficilement accessibles, tout se fait par internet. Beaucoup d’aînés sont perdus. On l’a vu à l’heure du confinement, il était important pour tous, jeunes et vieux, de garder le contact avec leur famille.


Vous avez aussi des formations pour les jeunes et leurs parents…
Dans le cadre d’un programme “safety”. Il faut expliquer aux jeunes qu’ils peuvent parler aux adultes de tout ce qu’ils font sur internet. Nous proposons aussi aux parents de les aider dans la vie digitale de leur enfant. Aujourd’hui, certains parents qui veulent punir leur enfant leur retirent leur smartphone : c’est la pire idée qui soit car ils utiliseront le téléphone de leur ami. Et les parents ne sauront pas ce qu’ils y voient. Quand j’étais jeune, j’allais jouer au foot avec un copain de classe. Il suffisait à ma mère de pousser un peu le rideau pour voir où j’étais, avec qui j'etais et ce que je faisais. Avec un smartphone, les parents ne savent plus avec qui leurs enfants sont en contact. Il faut créer un espace de confiance entre les parents et l’enfant et leur dire : tu ne seras jamais grondé ou jugé. Je suis là pour t’accompagner. Le père ou la mère pourra alors suggérer à son enfant de ne pas aller voir cela, de bloquer cette personne pour telle ou telle raison. L’interdiction n’est pas la solution. Ce qui compte c’est la formation et la confiance.
"Je reste un produit belge même si j’ai un lien biologique avec le Maroc"


Le MR vous a proposé d’entrer au conseil d’administration de Proximus. Surpris ?

Je vais être honnête. Quand Georges-Louis Bouchez, qui était déjà venu visiter MolenGeek, m’a proposé cela, je ne savais pas en quoi cela consistait exactement. Je ne savais même pas que c’était payé. Je me suis dit seulement : cool ! Il m’a dit : je veux que tu y ailles avec ta vision. Moi, je ne suis pas politique, je ne suis pas membre du MR, ce n’est pas un milieu qui m’attire. Et ce que je dis et fais à Proximus, je le fais en totale indépendance.


Avez-vous hésité ?
Je me suis retrouvé au pied du mur. On me demande à moi, jeune d’origine maghrébine, sans background académique, de siéger au CA d’une entreprise du Bel 20, la plus prestigieuse de Belgique en matière de digital. Moi qui tente d’ôter toutes les barrières pour pousser les jeunes vers le digital. Pourquoi aurais-je refusé ce poste ? C’est un magnifique challenge, cela me passionne. J’essaye d’apporter ma vision de start up, de transmettre ma vision sociétale : je viens de Molenbeek, j’ai traîné toute ma jeunesse sur le pas d’une porte. Il y a peut-être des choses que l’on ne voit pas au CA de Proximus et que, modestement, je peux apporter grâce aux jeunes que je fréquente. C’est un vrai bonheur et un vrai honneur.


N’est-ce pas, parfois, un peu enfermant, d’être choisi pour ou grâce à vos origines ? Ce sont aussi vos compétences qui vous ont permis d’être au CA de Proximus…

Bien sûr. Si j’insiste sur mes origines, c’est surtout par rapport au “rôle modèle” que je suis pour les jeunes de Molenbeek. Pourquoi le nier ? Ils voient un jeune, qui s’appelle Ibrahim, qui a la même origine qu’eux, qui s'investit, qui progresse, qui entreprend. Je reçois beaucoup de messages, souvent très touchants, de la part de jeunes qui me disent que je suis une forme d’inspiration pour eux. Les limites sont repoussées de plus en plus loin. Pour être honnête, je n’ai pas un miroir en face de moi qui me rappelle tout le temps mon teint bronzé. Quand je me regarde, je me sens Belge, je pense, je réfléchis comme un Belge, je me projette en Belgique. J’ai des liens d’origine avec le Maroc, j’y ai toujours un peu de famille, ma mère est enterrée là-bas. Mais je reste un produit belge même si j’ai un lien biologique avec le Maroc. Il n'y a pas à choisir : ce serait comme demander à une personne de faire le choix entre ses parents adoptifs ou ses parents biologiques.


Y a-t-il encore des freins à l’intégration. Où sont-ils ?

Il y a des freins, même si les choses avancent. Nous formons des jeunes qui créent leur entreprise. Mais un jeune d’ici n’a pas les trois “F”, family, friends, fools (famille, amis, les fous prêts à investir). Nos profils sont plus à risques pour les investisseurs. Il y a des freins au niveau des dirigeants d’entreprise de grosses boîtes. J’ai la chance d’être au CA d’une entreprise du Bel20 : il n’y en a pas beaucoup qui me ressemblent dans d’autres CA, qui sont des CEO ou grands managers. Et pourtant, la Belgique est en avance sur certains pays où les débats sont très clivants. Et la Belgique avance bien. Ilham Kadri dirige Solvay. Évidemment nous ne devons pas être les alibis que l’on expose à chaque fois. Mais cela progresse. Je suis très fier de mon pays.


Vous avez pris position dans deux débats actuellement sensibles : le port du voile et l’abattage sans étourdissement.
Je commencerai par une boutade : je suis un homme, je ne porte pas le voile. Et je suis végétarien… Je pourrais dire que je ne suis pas concerné. Plus sérieusement, qui suis-je pour évaluer la tenue vestimentaire d’une personne avec qui je collabore ou que je dois engager ? Il y a tellement de choses dans les têtes, tellement de talents qu’il est inutile de s’arrêter à son aspect extérieur. Je ne me sens pas agressé si je vois une personne voilée ou qui porte la kippa au guichet d’une administration communale. Moi, j’étais heureux de voir des crèches de Noël dans les administrations publiques. Les musulmans sont respectueux envers les croyances des autres ou leur laïcité.


Pour autant que cela soit un choix…
Moi, je ne parle pas des femmes qui portent le voile mais bien de femmes qui choisissent de porter le voile… C’est très différent. En s’opposant au port du voile, on rend le débat clivant pour elles. Et le clivage n'aide pas à ce qu'elles fassent un choix totalement libre. Si on interdit certaines fonctions aux femmes portant le voile, on leur retire une indépendance financière. Ce n’est pas en leur retirant leur salaire qu’on va aider celles qui, éventuellement, seraient contraintes de le porter sous la pression de leur mari ou de leur famille. Les empêcher de travailler ou de se baigner avec le vêtement adaptés de leur choix, c’est les isoler de la société. C’est la personne qui est importante, ce n’est pas ce qu’elle a sur la tête. La tolérance permet de débloquer beaucoup de choses. Ici il y a des femmes voilées, d’autres non, des hommes tatoués, d’autre non. Nous essayons simplement de réunir sur des projets communs.
Vous êtes donc en opposition avec Georges-Louis Bouchez…
Oui, en effet !


De même que sur l’abattage sans étourdissement…
Je n'ai jamais pris position officiellement sur ce sujet. Je vais aborder ma vision du fonctionnement de la société sur ce sujet. Même si je suis végétarien, je ressens ce débat comme une stigmatisation envers la communauté musulmane. Si l’objectif de l’interdiction de l’abattage sans étourdissement est le bien-être animal, pourquoi ne pas donner l’exemple? Pourquoi tolère-t-on toujours le gavage des oies, le broyage de poussins vivants, les homards que l’on jette vivants dans l’eau bouillante ? Pourquoi s’intéresse-t-on seulement à l’égorgement ? Si l’étourdissement est à ce point problématique qu’il faille légiférer pourquoi ne légifère-t-on pas sur les autres pratiques ? Comment expliquer aux jeunes, de culture musulmane, que ce projet n’est pas dirigé contre eux ? C’est assez hypocrite et très stigmatisant..


https://www.lalibre.be/debats/opinions/2022/07/10/ibrahim-ouassari-cest-lechec-qui-ma-construit-DMSOETODTJADJLLY5HNQPJECUI/

22 juin 2022

L'économie à venir, un djihâd intérieur





Felwine Sarr, Thomas Gmür et Benjamin Gaillard


RÉSUMÉ
Dans ce 11e Entretien de la chaire Yves Oltramare Religion et politique dans le monde contemporain, Felwine Sarr, titulaire de la Anne-Marie Bryan Chair in French and Francophone Studies à l’Université Duke, revient sur son ambition de repenser l'économie. Il explore les voies susceptibles de lui donner un ancrage éthique. Il s'arrête notamment sur les manières africaines d'être-au-monde comme épistémologies critiques. Il plaide en même temps en faveur d’une ouverture confiante et d’un dialogue entre les sociétés. Avec Benjamin Gaillard-Garrido (assistant de recherche en histoire internationale à l’Université de Lausanne) et Thomas Gmür (doctorant en sciences politiques à l’Institut de hautes études internationales et du développement). La direction scientifique des Entretiens et leur réalisation sont assurées par Nina Khamsy, Sophie Schrago et Thomas Gmür, en partenariat avec le professeur Jean-François Bayart, titulaire de la Chaire.
Lien : https://www.youtube.com/watch?v=hwhfqv_bhnU


https://books.openedition.org/iheid/8532?lang=fr

Note : OpenEdition Books est une plateforme de livres en sciences humaines et sociales. Plus de la moitié d'entre eux est en libre accès. Des services complémentaires sont proposés via les bibliothèques et institutions abonnées.

EXTRAITS 

(...)

Souvent, des révolutions sont avortées, des tentatives d’émancipation n’arrivent pas au bout, mais elles informent d’autres chantiers d’émancipation. Et ces chantiers d’émancipation peuvent être repris, réinvestis et, finalement, ils adviennent dans le temps réel. Lorsque j’ai lu l’histoire du FPR [Front patriotique rwandais] – parce que ça m’intéressait de savoir comment c’était fondé, comment est-ce qu’ils avaient arrêté le génocide des Tutsis du Rwanda – je me suis rendu compte que dans les années 1972-73, il y avait déjà un embryon du FPR qui avait tenté d’arrêter les massacres, les pogroms. Il n’avait pas réussi. Les gens de l’époque n’avaient pas réussi, et la génération des années 1990 a tenté de reprendre ce combat en apprenant de leurs erreurs, à réinvestir les luttes qui n’avaient pas abouti, qui avaient échoué, et s’est réellement interrogée sur les raisons de l’échec de la première tentative. Dans leurs gestes, pour ne pas échouer, ils étaient gros de cette histoire-là qui n’était pas advenue, mais qui restait une potentialité. Il y a beaucoup de révolutions et de mouvements révolutionnaires qui se construisent sur des tentatives avortées de l’histoire. Ce n’est pas parce qu’elles sont avortées qu’elles ne sont pas grosses de potentialités, qu’on ne peut pas les ré-arpenter, les réinvestir.

(...) Lorsqu’on envisage réellement l’espace imaginaire, on change son comportement au présent pour faire advenir ce réel-là dans le temps de l’histoire. Et cette conversion-là fait advenir l’histoire. Du coup, il y a une sorte de continuité entre le travail dans l’imaginaire et l’action qui va elle-même changer le cours des choses. Les deux sont liés. Il ne s’agit pas juste d’un rêve inutile et fade, mais vraiment d’une mise en action, qui démarre dans les lieux qui sont les lieux qui l’envisagent comme réalité qui peut advenir. À partir de là, lorsque la conversion se fait, l’histoire est à nouveau en marche.

• Benjamin Gaillard : Dans votre entretien avec Gaël Giraud, qui a été publié ensuite par Les Liens qui Libèrent, vous mentionnez le fait que de nombreuses cultures africaines ont une ontologie relationnelle de telle sorte que les identités ne sont pas figées mais, comme vous le dites, sont métamorphiques. Quelles sont, selon vous, quelques-uns des apports ou des potentialités que ces manières d’être au monde peuvent amener ou créer ?

 
Felwine Sarr : Ils sont importants. En fait, dans beaucoup de sociétés africaines, sans les essentialiser, on retrouve des dispositifs d’intégration de la différence et de retissage du lien social.

On crée des liens qui évitent de transgresser un certain niveau de qualité relationnelle.
Si vous êtes un Diola et un Serer, vous ne devez pas entrer en conflit, mais vous avez le droit de vous moquer les uns les autres et de désamorcer la charge potentiellement agressive de la relation, même si vous ne vous connaissez pas. Il suffit que l’on vous identifie pour que la relation soit établie sur un mode non conflictuel. Il y a énormément de ressources de ce genre qui font que les gens ont vécu dans des grands ensembles, ont circulé, se sont embrassés.


Bien évidemment, ce sont des sociétés qui ont leurs tensions et leurs conflits. Mais globalement, elles savent intégrer la différence. Il y a des pays africains qui ont 40 % d’étrangers. Au Gabon, la population immigrée atteint 40 %. Au Mali, les Burkinabés sont nombreux, etc. J’ai vu dans un classement des pays les plus hospitaliers du monde que les pays africains occupent les dix premiers rangs. Je me suis dit : « Tiens, en face, là, de l’autre côté de la Méditerranée, il y a des choses à apprendre ici. Il y a des choses à apprendre sur la capacité d’accueillir l’autre, sans angélisme. » Bien évidemment, la rencontre est toujours complexe et il y a énormément de ressources que ces sociétés ont forgées dans le temps long pour tisser, retisser le lien social, l’ouvrir, intégrer autrui, etc., et être du coup en mesure de créer des espaces d’identités fluides, métamorphiques.


Ce ne sont même pas simplement des identités avec les autres groupes humains. C’est ce qu’on appelle l’écologie, le rapport avec le vivant, avec l’animalité. On connaît le totémisme, mais au-delà de ça on trouve des affinités entre les communautés d’existants, qui se fondent sur le mode de la négociation, sur le mode de la discussion, etc. La déliaison écologique, sociale et politique est quand même l’un de nos défis. Si l’on souhaite être indépendant ou souverain, c’est qu’on a en tête la modalité négative de la dépendance, celle de l’exploitation. Il y a des modalités, je dirais, fécondes, de la dépendance. Il y a des liens qui nourrissent. Dans tous les espaces où j’ai circulé, il y a une profonde richesse, une profonde mémoire des sociétés qui ont produit des dispositifs de construction du lien. Le plus connu est je pense l’ubuntu, avec Nelson Mandela, Desmond Tutu, l’Afrique du Sud, les Commissions de la vérité et de la réconciliation. Puis il y a eu un travail de réinvestissement philosophique de la notion par des chercheurs réfléchissant à comment établir une société plus ou moins harmonieuse, pour dire que l’ubuntu elle allait au-delà du lien entre l’individu et la communauté.

On retrouve cette notion en Afrique de l’Ouest sous le nom de teranga au Sénégal ; au Niger, au Mali, en Guinée, sous le concept de la moyale, la mogoya. Dans toute cette région, il y a une pluralité de notions et de concepts qui veulent dire ça et qui servent à fonder le groupe ou à guider la marche du groupe.

• Thomas Gmür : Selon vous, quel est le principal obstacle à la réalisation ou à la mise en place de pratiques qui puiseraient dans ces traditions ?

Felwine Sarr : Le politique sur le continent, qui n’est pas l’émanation d’une histoire culturelle et sociale endogène mais une greffe qui a du mal à prendre. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut rester autarcique et ne pas s’ouvrir au monde, mais on ne peut pas fonder une histoire qui se fonde sur une amnésie institutionnelle et politique qui fait comme si les groupes n’ont pas appris à se gouverner eux-mêmes, comme s’ils n’ont pas produit des dispositifs de leur propre gouvernementalité, comme si avant l’arrivée de l’autre, ils ne savaient pas vivre ensemble. Il y a du coup tout un travail à faire de créativité institutionnelle pour – en intégrant ce qui est intéressant et qui vient d’ailleurs – se fonder sur les ressources qui ont fonctionné sur la longue durée, qui ont prouvé leur efficacité par une stratégie d’expérimentation « essai-erreur » et qui ont fondé la stabilité de ces communautés-là sur le temps long. On ne peut pas faire fi de ces ressources-là.


Or là, on décide de dispositifs institutionnels qui, au mieux, les ignorent et qui font que fondamentalement, les sociétés sont dans une forme de schizophrénie. On va vers les institutions officielles lorsqu’on a besoin d’un passeport, d’un extrait de naissance ou de choses de ce genre, mais quand il y a un conflit, on va là où les choses s’instituent, où la parole opère. Ça peut être des chefs traditionnels ou religieux. On va là où l’autorité réelle existe.
Du coup, on est dans une pluralité de rapports à des institutions qui n’arrivent pas pour l’instant à s’articuler dans un tout qui est convergent. Et je pense que là-bas, on a un vrai travail de créativité institutionnelle à faire en se fondant sur une archive qui est féconde. Regardez dans l’archive : qu’est-ce qui est utile à la formation du lien d’aujourd’hui ? Et regardez comment est-ce qu’on intègre ce qui vient d’ailleurs de manière intelligente, dans une sorte d’assimilation créative ou créatrice. Je pense que ça, c’est un défi interne au continent : se réinventer en se fondant aussi sur ses ressources culturelles et en opérant de nouvelles synthèses qui ne se fondent pas sur un déni de sa propre histoire.

• Benjamin Gaillard : Donc, ce que vous attendez, c’est une sorte d’éclosion politique de ces histoires-là ?
 


Felwine Sarr : Absolument. Mais si on élargit le politique à toutes les formes de gouvernement et de société, elles existent déjà dans le temps, dans la réalité – sauf qu’elles ne sont pas reconnues d’un point de vue institutionnel. L’Assemblée nationale ne représente pas les gens. Nos parlements, fondamentalement, ne représentent pas réellement les sociétés. Mais je pense que c’est une crise de la démocratie globale et de la représentativité qu’on peut voir ailleurs.

Toutes les épithètes autour de la démocratie « inclusive », « participative » veulent bien dire que l’on s’est éloigné de l’idéal démocratique et que l’on cherche à le retrouver. Alors, dans les régions qui ont été considérées comme en retard sur la marche du monde, comme devant rattraper le temps de la modernité, de la démocratie ou du développement, et dans les régions où ont été plaqués des dispositifs institutionnels n’ayant pas émané de leur longue histoire, la question est beaucoup plus délicate parce qu’il a un double défi : le défi de se réinventer, d’une part, et le défi d’éviter les écueils de formes d’organisation qui sont nées ailleurs, dans des lieux où elles sont en train d’épuiser leur capacité opératoire, et que l’on vous propose comme étant la solution à vos problématiques. Mais ces lieux sont peut-être aussi des laboratoires pour réinventer ces formes, à condition qu’on réussisse à les articuler différemment. Donc ces formes peuvent être innervées différemment, si on assume la créativité et la synthèse.

Benjamin Gaillard : En essayant de repenser ou, dans ce cas, de réformer l’économie en y apportant justement des notions issues de modalités relationnelles dans le vivant, est-ce que vous n’y voyez pas un risque de faire le jeu du capital ? Ou alors, comme le dit votre collègue Gaël Giraud, de prêter le flanc à la récupération par la logique marchande ? (...)
Ce risque est-il le même pour votre projet ? Et, si oui, que proposez-vous pour l’éviter ou du moins pour mieux le connaître, mieux l’identifier ?


Felwine Sarr : Je pense qu’il y a toujours un risque d’anthropophagie du capitalisme, qui cherche toujours à se nourrir de tous les éléments qui peuvent le contester pour durer dans le temps. Le commerce équitable, tout un tas de notions de ce genre ont été reprises par la logique néolibérale et capitaliste. Elles sont là pour renforcer le système ; une défense de ce système, c’est d’être capable de se nourrir de sa critique et, surtout, d’être vraiment anthropophage et de tenter de phagocyter tout ce qu’il y a de neuf, etc.

Enfin, je pense que la grande erreur serait de vouloir établir des concepts à une échelle globale. Ce système est un système que j’appellerais à très basse fréquence, parce qu’il veut homogénéiser les modes de rapport au monde. Ce que je crois, c’est qu’il faut une pluralité d’économicités. Il faut faire cohabiter plusieurs mondes économiques. Les économicités n’ont pas attendu l’économie néolibérale.
(...)
Avant que l’économie ne soit une discipline enseignée à l’université et qu’elle soit théorisée, qu’elle soit scientifique, il y a une pratique économique, une sagesse économique et un savoir économique pluriel et différencié que l’on appelle des économicités. Le problème actuel, c’est que ces économicités-là, qui sont soutenables dans des environnements donnés, tendent à être phagocytées par un système qui veut, à chaque fois qu’il arrive quelque part, imposer ses logiques.

Vous allez en Colombie du Nord. Il y a des communautés africaines qui sont là, qui ont réussi à établir un rapport harmonieux avec la mangrove, le territoire, l’espace agricole, les ressources, et ça fonctionne depuis des siècles. Une industrie extractive va arriver, qui va bouleverser les rapports sociaux et qui va vouloir totalement phagocyter. C’est contre ça qu’il faut lutter. La question est : Comment est -on en mesure de produire des cultures de haute fréquence, qui cohabitent intelligemment et qui n’ont pas la tentation de se phagocyter les unes des autres ou de prétendre être la réponse qu’il faut apporter au monstre, ou bien à l’hydre à plusieurs têtes qu’est le capitalisme ? Ça sera la grande question. Comment crée-t-on des mondes, ou un monde, dans lequel on accepte la pluralité des mondes, la pluralité des aventures historiques, la pluralité des formes d’économicités ? Comment ces mondes peuvent-ils cohabiter, des fois s’interféconder, mais fondamentalement cohabiter sans désirer se phagocyter les uns des autres ?

https://books.openedition.org/iheid/8532?lang=fr

 Voir aussi Afrotopia de Felwine Sarr, édition Philippe Rey, 160 pages, 15 euros.
Une présentation de Gladys Marivat (Collaboratrice du « Monde des livres »)
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/29/l-utopie-africaine-selon-felwine-sarr_4891657_3212.html

Et mes articles Felwin Sarr sur LARCENCIEL. : https://larcenciel.be/spip.php?article1368 et https://larcenciel.be/spip.php?article1369

 

19 juin 2022

Avec le conflit Russie-Ukraine, le renouveau des non alignés ?

Extraits d'un article de 

"The Conversation"
Academic rigour, journalistic flair

Published : 15 juin 2022
Author : Jean-Luc Maurer 


Professeur honoraire en études du développement, affilié au Albert Hirschman Center on Democracy, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

____________________
 

Déclaration de divulgation Jean-Luc Maurer ne travaille pas pour, ne consulte pas, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de financement d'une entreprise ou d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a révélé aucune affiliation pertinente au-delà de son poste universitaire.

Partenaires Institute - Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) fournit un financement en tant que membre de The Conversation FR.
Nous croyons en la libre circulation de l'information
Republiez gratuitement nos articles, en ligne ou en version imprimée, sous licence Creative Commons.

______________________
 

La guerre que la Russie a déclenchée le 24 février contre l’Ukraine vient de franchir le cap des trois mois et ne semble pas près de finir. Or, malgré l’unanimité des pays du bloc occidental, membres de l’UE ou de l’OTAN, et des alliés traditionnels des États-Unis en Asie orientale ou en Océanie pour condamner cette brutale invasion et les crimes de guerre et contre l’humanité auxquels elle a déjà donné lieu, la communauté internationale reste très divisée quant à la position à adopter sur cette affaire. 

En effet, de nombreuses nations membres de l’ONU, appartenant en majorité au groupe historique dit des 77 créé en 1964 pour promouvoir le développement des pays dits « du Sud », restent dubitatives, hésitent à condamner la Russie et préfèrent camper sur une neutralité au premier abord troublante et difficile à comprendre.


Un clivage Nord-Sud dans la condamnation de la Russie

 
(...) Depuis le vote, le 7 avril, d’une seconde résolution de AG de l’ONU proposant d’exclure la Russie de Conseil des droits de l’homme, ce nouveau clivage Nord-Sud ne s’est pas démenti : les pays qui refusent de condamner fermement la Russie représentent donc les deux tiers de l’humanité. Plusieurs raisons complémentaires permettent d’expliquer et de comprendre cette situation.
 

Le souvenir de la guerre froide


Tout d’abord, pour beaucoup de pays du Sud, le conflit entre la Russie et l’Ukraine est confus et relève des séquelles de l’implosion de l’URSS. Ils ne sont pas loin de considérer qu’il s’agit là d’une affaire interne à la « grande Russie » dans laquelle ils ne veulent pas prendre parti au nom d’un principe de non-ingérence, en l’occurrence interprété de manière très discutable.


Ensuite, les objectifs de l’Occident, des États-Unis et de l’OTAN leur semblent à juste titre suspects. (...) 


Or nombreux sont les pays du Sud qui ont fait les frais de la guerre froide et des guerres chaudes qu’ont menées sur leur territoire les deux puissances dominantes de l’époque. Il serait fastidieux d’énumérer ici tous les conflits sanglants de cette nature qui ont émaillé l’histoire de la seconde partie du XXe siècle, de la capitulation de l’Allemagne nazie en mai 1945 jusqu’à la chute du mur de Berlin en novembre 1989. On ne peut toutefois pas passer sous silence la guerre de Corée de 1950 à 1953, les interventions armées des États-Unis dans leur pré carré latino-américain au Guatemala en 1954 et 1960, à Cuba en 1959-1960, au Salvador et au Nicaragua en 1980, en Grenade en 1983 et à Panama en 1989 et surtout la guerre du Vietnam élargie au Cambodge et au Laos de 1961 à 1975.
Et tout cela sans compter les innombrables coups d’État militaires sanglants organisés avec le soutien de la CIA américaine et ses alliés aux quatre coins de la planète, du Brésil et du Congo en 1964 à l’Indonésie en 1965 et au Chili en 1973.


Il est vrai que l’URSS s’est comportée de manière guère moins brutale pour supprimer les velléités démocratiques au sein du bloc socialiste, de Budapest en 1956 à Prague en 1968, sans même parler de la guerre d’Afghanistan (1979-1988).


Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : de très nombreux pays du Sud ont payé le prix fort de la guerre froide et ne veulent pas se retrouver une nouvelle fois coincés entre le marteau et l’enclume.

Deux poids, deux mesures ?

 
En outre, le comportement plus récent de l’Occident sur la scène internationale ne le place pas en bonne position pour condamner les pays qui violent la souveraineté d’autres nations et leur donner des leçons de morale.
En effet, la croisade planétaire visant à imposer la démocratie dans le monde par la force armée, lancée par George W. Bush et son entourage néo-conservateur à la suite des attentats du 11 Septembre, et qui a abouti à l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan, a largement délégitimé, dans de nombreux pays du monde, toute prétention occidentale à l’exemplarité.


L’intervention conduite par les Américains et leurs alliés serviles en Irak, au premier rang desquels le Royaume-Uni, s’est accompagnée de crimes de guerre et contre l’humanité ainsi que de graves atteintes aux droits de l’homme et à la dignité humaine dans les centres de détention d’Abu Ghraib et de Guantanamo, où la torture a été systématique. S’y ajoutent l’action de la France et de l’OTAN en Libye (2011) qui a notamment donné lieu à l’assassinat sordide de Khadafi et, bien entendu, le soutien constant de Washington à Israël dans le conflit israélo-palestinien, matérialisé notamment par les nombreux vétos que les États-Unis ont opposés aux résolution de l’ONU condamnant la partie israélienne.


Les pays du Sud qui, aujourd’hui, s’abstiennent de condamner la Russie pour son invasion de l’Ukraine ont tout cela à l’esprit et l’on peut donc comprendre que bon nombre d’entre eux soient sceptiques devant les appels des États-Unis et de l’Occident à rejoindre leur croisade contre Moscou face à un conflit complexe dont ils ne comprennent pas tous les enjeux et qui ne leur semble pas pire que ceux d’Irak, de Libye ou d’ailleurs. Il faut aussi dire que plusieurs d’entre eux sont des clients fidèles de Moscou qui leur vend des armes et équipe ou forme leurs forces armées à des conditions favorables.


Mais, de fait, ces pays défendent surtout leurs propres intérêts légitimes et sont principalement préoccupés par la crise économique planétaire résultant de ce conflit et le blocage des exportations de céréales et d’engrais chimiques d’Ukraine et de Russie qui les menacent de famine (…). 


Un modèle occidental discutable hier comme aujourd’hui


Dans une perspective historique plus longue, il ne faut pas sous-estimer non plus le fait que de nombreux pays du Sud, principalement en Afrique, n’ont toujours pas digéré les avanies de l’esclavage, de la colonisation et des politiques néocoloniales qui lui ont emboîté le pas. Ils ont aussi le souvenir qu’à l’époque de la lutte anticoloniale et du début des indépendances, l’URSS a été pratiquement le seul pays à les soutenir.


(...) En dépit de tout ce qu’elle peut faire en Ukraine, la Russie d’aujourd’hui tire toujours avantage de cette réputation de solidarité passée avec ce qu’on appelait le Tiers Monde, comme une sorte de rente historique.


Enfin, pour en revenir à une dimension éminemment contemporaine, de nombreux États du Sud restent dubitatifs face à la volonté proclamée par Joe Biden d’incarner le camp de la démocratie sur la scène internationale.(...) 


Plus divisés que jamais, les États-Unis donnent plutôt l’image d’un pays au bord de la guerre civile et sur le déclin, inefficace, violent, raciste et injuste, notamment vis-à-vis de sa minorité afro-américaine.
À l’inverse,(...) la République populaire de Chine de Xi Jinping, représente le contre-modèle d’un pays en plein essor qui a réussi en quelques décennies à sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté(...) 


Il n’est donc pas surprenant qu’une proportion importante de la population de nombreux pays du Sud et même du Nord en soit arrivée à penser qu’un régime autoritaire est plus efficace pour gouverner qu’un système « démocratique » – concept qui a souvent été détourné par les oligarchies locales à leur profit, est souvent synonyme de corruption et n’a pas tenu ses promesses de justice et de liberté. Cela explique en bonne partie que la démocratie soit remise en question un peu partout aux quatre coins de la planète et que l’autoritarisme ait le vent en poupe.


Enfin, il ne faut pas négliger le fait que la majorité des populations de nombreux pays du Sud est rétive au libéralisme sociétal prôné par l’Occident, jugé décadent, a-religieux et trop favorable aux droits des femmes et des minorités LGBT+, alors que la Russie s’est forgé l’image du modèle opposé qui défend les « valeurs traditionnelles ». Or Moscou en joue beaucoup avec habileté et succès dans son discours à leur égard.
(...)

07 mai 2022

Pourquoi les dix dernières années de la vie américaine ont été particulièrement stupides.

Jonathan Haidt - Rob Kimː Getty Images via AFP


L'EXPRESS pubie ces jours-ci un article de Jonathan Haidt, suite à la publication de son - très long - article dans l'édition imprimée de The Atlantic de mai 2022 avec le titre "Après Babel".

Lisez la suite des écrits de Jonathan Haidt dans The Atlantic sur les médias sociaux et
la société :    The Dark Psychology of Social Networks (en anglais)

 J'ai traduit ce texte avec le logiciel de traduction DeepL. La traduction est tout à fait correcte, agréable à lire. Comme le texte fait près de 30 pages, j'en propose une version surlignée, avec les passages qui m'ont paru les plus intéressants, dans mes perltrees, et un ensemble d'extraits sur mon site LARCENCIEL.BE.

Pourquoi les dix dernières années de la vie américaine ont été particulièrement stupides.

Ce n'est pas seulement une phase.

 
Par Jonathan Haidt

Qu'aurait été la vie à Babel dans les jours qui ont suivi sa destruction ? Dans le livre de la Genèse, on raconte que les descendants de Noé ont construit une grande ville dans le pays de Shinar. Ils ont construit une tour "dont le sommet est dans les cieux" pour "se faire un nom". Dieu a été offensé par l'orgueil de l'humanité et a dit :

    Regarde, ils forment un seul peuple, et ils ont tous une seule langue ; et ce n'est que le début de ce qu'ils feront ; rien de ce qu'ils se proposent de faire ne leur sera désormais impossible. Allons, descendons, et confondons là leur langue, afin qu'ils ne comprennent pas le discours les uns des autres.

Le texte ne dit pas que Dieu a détruit la tour, mais dans de nombreuses interprétations populaires de l'histoire, il le fait. Gardons à l'esprit cette image dramatique : des gens qui errent au milieu des ruines, incapables de communiquer, condamnés à l'incompréhension mutuelle.

Image de couverture du magazine
Explorez le numéro de mai 2022

L'histoire de Babel est la meilleure métaphore que j'ai trouvée pour décrire ce qui est arrivé à l'Amérique dans les années 2010, et le pays fracturé que nous habitons aujourd'hui. Quelque chose a terriblement mal tourné, très soudainement. Nous sommes désorientés, incapables de parler la même langue ou de reconnaître la même vérité. Nous sommes coupés les uns des autres et du passé.

Il est clair depuis un certain temps déjà que l'Amérique rouge et l'Amérique bleue deviennent comme deux pays différents qui revendiquent le même territoire, avec deux versions différentes de la Constitution, de l'économie et de l'histoire américaine. Mais Babel n'est pas une histoire de tribalisme, c'est une histoire de fragmentation de tout. Il s'agit de l'éclatement de tout ce qui semblait solide, de l'éparpillement des gens qui formaient une communauté. C'est une métaphore de ce qui se passe non seulement entre les rouges et les bleus, mais aussi au sein de la gauche et de la droite, ainsi qu'au sein des universités, des entreprises, des associations professionnelles, des musées et même des familles.

Babel est une métaphore de ce que certaines formes de médias sociaux ont fait à presque tous les groupes et institutions les plus importants pour l'avenir du pays - et pour nous en tant que peuple. Comment cela est-il arrivé ? Et que présage-t-il pour la vie américaine ?

L'émergence de la tour moderne

L'histoire a une direction, celle de la coopération à plus grande échelle. Nous observons cette tendance dans l'évolution biologique, dans la série de "transitions majeures" par lesquelles les organismes multicellulaires sont apparus, puis ont développé de nouvelles relations symbiotiques. Nous la voyons également dans l'évolution culturelle, comme l'explique Robert Wright dans son livre de 1999, Nonzero : The Logic of Human Destiny. Wright a montré que l'histoire comporte une série de transitions, sous l'effet de l'augmentation de la densité de population et des nouvelles technologies (écriture, routes, presse à imprimer) qui ont créé de nouvelles possibilités de commerce et d'apprentissage mutuellement bénéfiques. Les conflits à somme nulle - tels que les guerres de religion qui sont apparues lorsque la presse a propagé des idées hérétiques à travers l'Europe - doivent être considérés comme des revers temporaires, et parfois même comme faisant partie intégrante du progrès. (Ces guerres de religion, selon lui, ont rendu possible la transition vers des États-nations modernes avec des citoyens mieux informés). Le président Bill Clinton a fait l'éloge du portrait optimiste de Nonzero, qui dépeint un avenir plus coopératif grâce aux progrès technologiques continus.

Les débuts de l'internet dans les années 1990, avec ses salons de discussion, ses tableaux d'affichage et son courrier électronique, illustrent la thèse de Nonzero, tout comme la première vague de plates-formes de médias sociaux, lancées vers 2003. Myspace, Friendster et Facebook ont permis de se connecter facilement avec des amis et des inconnus pour parler d'intérêts communs, gratuitement et à une échelle jamais imaginée auparavant. En 2008, Facebook s'est imposé comme la plateforme dominante, avec plus de 100 millions d'utilisateurs mensuels, en passe d'atteindre les 3 milliards d'utilisateurs actuels. Au cours de la première décennie du nouveau siècle, les médias sociaux ont été largement considérés comme une bénédiction pour la démocratie. Quel dictateur pourrait imposer sa volonté à des citoyens interconnectés ? Quel régime pourrait construire un mur pour empêcher l'accès à l'internet ?

Le point culminant de l'optimisme techno-démocratique a sans doute été 2011, une année qui a commencé avec le printemps arabe et s'est terminée avec le mouvement mondial Occupy. C'est aussi l'année où Google Translate est devenu disponible sur pratiquement tous les smartphones, on peut donc dire que 2011 a été l'année où l'humanité a reconstruit la tour de Babel. Nous n'avions jamais été aussi proches d'être "un seul peuple", et nous avions effectivement surmonté la malédiction de la division par la langue. Pour les optimistes techno-démocrates, cela semblait n'être que le début de ce que l'humanité pouvait faire.

En février 2012, alors qu'il se préparait à rendre Facebook public, Mark Zuckerberg a réfléchi à cette époque extraordinaire et a exposé ses projets. "Aujourd'hui, notre société a atteint un autre point de basculement", a-t-il écrit dans une lettre aux investisseurs. Facebook espérait "reconnecter la façon dont les gens diffusent et consomment l'information". En leur donnant "le pouvoir de partager", il les aiderait à "transformer une fois de plus bon nombre de nos institutions et industries de base."

Au cours des dix années qui se sont écoulées depuis, Zuckerberg a fait exactement ce qu'il avait dit qu'il ferait. Il a remodelé la façon dont nous diffusons et consommons l'information, il a transformé nos institutions et il nous a fait franchir le point de basculement. Mais tout ne s'est pas passé comme il l'avait prévu.

Les choses s'écroulent

Historiquement, les civilisations se sont appuyées sur le partage du sang, des dieux et des ennemis pour contrecarrer la tendance à l'éclatement au fur et à mesure de leur croissance. Mais qu'est-ce qui maintient ensemble des démocraties laïques aussi vastes et diverses que les États-Unis et l'Inde, ou, d'ailleurs, la Grande-Bretagne et la France modernes ?

Les spécialistes des sciences sociales ont identifié au moins trois forces majeures qui lient collectivement les démocraties prospères : le capital social (réseaux sociaux étendus avec des niveaux élevés de confiance), des institutions fortes et des histoires partagées. Les médias sociaux ont affaibli ces trois forces. Pour comprendre comment, il faut savoir comment les médias sociaux ont évolué au fil du temps, et plus particulièrement dans les années qui ont suivi 2009.

À leurs débuts, les plateformes telles que Myspace et Facebook étaient relativement inoffensives. Elles permettaient aux utilisateurs de créer des pages sur lesquelles ils pouvaient publier des photos, des mises à jour familiales et des liens vers les pages, généralement statiques, de leurs amis et de leurs groupes préférés. En ce sens, les premiers médias sociaux peuvent être considérés comme une étape supplémentaire dans la longue progression des améliorations technologiques - de la poste au téléphone en passant par le courrier électronique et les textos - qui ont aidé les gens à atteindre l'objectif éternel de maintenir leurs liens sociaux.

Mais progressivement, les utilisateurs de médias sociaux sont devenus plus à l'aise pour partager des détails intimes de leur vie avec des inconnus et des entreprises. Comme je l'ai écrit dans un article Atlantic de 2019 avec Tobias Rose-Stockwell, ils sont devenus plus adeptes de la mise en scène et de la gestion de leur marque personnelle - des activités qui peuvent impressionner les autres mais qui n'approfondissent pas les amitiés comme le fera une conversation téléphonique privée.

Extrait du numéro de décembre 2019 : La psychologie sombre des réseaux sociaux.

Une fois que les plateformes de médias sociaux ont entraîné les utilisateurs à passer plus de temps à performer et moins de temps à se connecter, le décor était planté pour la transformation majeure, qui a commencé en 2009 : l'intensification de la dynamique virale.

Babel n'est pas une histoire de tribalisme. C'est une histoire sur la fragmentation de tout.

Avant 2009, Facebook offrait aux utilisateurs une frise chronologique simple : un flux ininterrompu de contenu généré par leurs amis et leurs relations, avec les publications les plus récentes en haut et les plus anciennes en bas. Le volume de ce flux était souvent écrasant, mais il reflétait fidèlement ce que les autres publiaient. La situation a commencé à changer en 2009, lorsque Facebook a proposé aux utilisateurs de "liker" publiquement des publications en cliquant sur un bouton. La même année, Twitter a introduit quelque chose d'encore plus puissant : le bouton "Retweet", qui permet aux utilisateurs de soutenir publiquement un message tout en le partageant avec tous leurs followers. Facebook a rapidement copié cette innovation avec son propre bouton "Partager", qui est devenu disponible pour les utilisateurs de smartphones en 2012. Les boutons "Like" et "Share" sont rapidement devenus des fonctionnalités standard de la plupart des autres plateformes.

Peu après que son bouton "J'aime" ait commencé à produire des données sur ce qui "engageait" le mieux ses utilisateurs, Facebook a développé des algorithmes pour apporter à chaque utilisateur le contenu le plus susceptible de générer un "j'aime" ou une autre interaction, en incluant éventuellement le "partage" également. Des recherches ultérieures ont montré que les messages qui déclenchent des émotions - en particulier la colère envers les groupes marginaux - sont les plus susceptibles d'être partagés.

Illustration avec une peinture de 1820 représentant une fête en plein air avec des personnes en tenue historique fuyant un logo Facebook géant en flammes dans une cour à colonnades.
Illustration de Nicolás Ortega. Source : Le Festin de Belshazzar, John Martin, 1820.

En 2013, les médias sociaux étaient devenus un nouveau jeu, avec une dynamique différente de celle de 2008. Si vous étiez habile ou chanceux, vous pouviez créer un post qui allait "devenir viral" et vous rendre "célèbre sur internet" pendant quelques jours. Si vous commettiez une erreur, vous pouviez vous retrouver enseveli sous des commentaires haineux. Vos messages atteignaient la gloire ou l'ignominie en fonction des clics de milliers d'inconnus, et vous contribuiez à votre tour à ce jeu par des milliers de clics.

Ce nouveau jeu encourage la malhonnêteté et la dynamique de foule : Les utilisateurs étaient guidés non seulement par leurs véritables préférences, mais aussi par leurs expériences passées en matière de récompense et de punition, et par leur prédiction de la réaction des autres à chaque nouvelle action. L'un des ingénieurs de Twitter qui avait travaillé sur le bouton "Retweet" a révélé plus tard qu'il regrettait sa contribution parce qu'elle avait rendu Twitter plus méchant. En regardant les foules Twitter se former grâce à l'utilisation de ce nouvel outil, il s'est dit :
"On vient peut-être de donner une arme chargée à un enfant de 4 ans."

En tant que psychologue social qui étudie les émotions, la moralité et la politique, j'ai vu cela se produire aussi. Les plateformes nouvellement retouchées étaient presque parfaitement conçues pour faire ressortir notre moi le plus moraliste et le moins réfléchi. Le volume de l'indignation était choquant.

C'est justement de ce genre de propagation de la colère, nerveuse et explosive, que James Madison avait essayé de nous protéger lorsqu'il rédigeait la Constitution des États-Unis. Les rédacteurs de la Constitution étaient d'excellents psychologues sociaux. Ils savaient que la démocratie avait un talon d'Achille parce qu'elle dépendait du jugement collectif du peuple, et que les communautés démocratiques sont sujettes "à la turbulence et à la faiblesse des passions indisciplinées." La clé de la conception d'une république durable consistait donc à intégrer des mécanismes permettant de ralentir les choses, de refroidir les passions, d'exiger des compromis et de donner aux dirigeants une certaine isolation de la manie du moment, tout en les obligeant à rendre des comptes au peuple périodiquement, le jour des élections.

Extrait du numéro d'octobre 2018 : L'Amérique vit le cauchemar de James Madison.

Les entreprises technologiques qui ont renforcé la viralité de 2009 à 2012 nous ont fait entrer de plain-pied dans le cauchemar de Madison. De nombreux auteurs citent ses commentaires dans le "Fédéraliste n° 10" sur la propension innée de l'homme à la "faction", c'est-à-dire notre tendance à nous diviser en équipes ou en partis tellement enflammés par "l'animosité mutuelle" qu'ils sont "beaucoup plus disposés à se vexer et à s'opprimer mutuellement qu'à coopérer pour leur bien commun".

Mais cet essai poursuit sur une idée moins citée mais tout aussi importante, à savoir la vulnérabilité de la démocratie à la banalité. Madison note que les gens sont tellement enclins au factionnalisme que "lorsqu'aucune occasion substantielle ne se présente, les distinctions les plus frivoles et les plus fantaisistes ont suffi à enflammer leurs passions inamicales et à exciter leurs conflits les plus violents".

Les médias sociaux ont à la fois amplifié et armé la frivolité. Notre démocratie est-elle plus saine maintenant que nous avons eu des bagarres sur Twitter à propos de la robe Taxe sur les riches de la représentante Alexandria Ocasio-Cortez au Gala annuel du Met, et de la robe de Melania Trump lors d'un événement commémoratif du 11 septembre, dont les coutures ressemblaient à un gratte-ciel ? Et que dire du tweet du sénateur Ted Cruz critiquant Big Bird pour avoir tweeté à propos de son vaccin COVID ?

Lire : La crise ukrainienne a brièvement mis en perspective la guerre culturelle de l'Amérique.

Ce qui compte, ce n'est pas seulement la perte de temps et d'attention, c'est l'érosion continue de la confiance. Une autocratie peut déployer de la propagande ou utiliser la peur pour motiver les comportements qu'elle souhaite, mais une démocratie dépend de l'acceptation largement internalisée de la légitimité des règles, des normes et des institutions. Une confiance aveugle et irrévocable dans un individu ou une organisation particulière n'est jamais justifiée. Mais lorsque les citoyens perdent confiance dans les dirigeants élus, les autorités sanitaires, les tribunaux, la police, les universités et l'intégrité des élections, alors chaque décision devient contestée ; chaque élection devient une lutte à mort pour sauver le pays de l'autre camp. Le dernier baromètre de confiance Edelman (une mesure internationale de la confiance des citoyens dans les gouvernements, les entreprises, les médias et les organisations non gouvernementales) a montré que les autocraties stables et compétentes (la Chine et les Émirats arabes unis) étaient en tête de liste, tandis que les démocraties contestataires comme les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Espagne et la Corée du Sud étaient presque en queue de peloton (bien qu'au-dessus de la Russie).

Des études universitaires récentes suggèrent que les médias sociaux ont un effet corrosif sur la confiance dans les gouvernements, les médias d'information, les personnes et les institutions en général. Un document de travail qui offre l'examen le plus complet de la recherche, dirigé par les spécialistes en sciences sociales Philipp Lorenz-Spreen et Lisa Oswald, conclut que "la grande majorité des associations signalées entre l'utilisation des médias numériques et la confiance semblent être préjudiciables à la démocratie". La littérature est complexe - certaines études montrent des avantages, en particulier dans les démocraties moins développées - mais l'examen a révélé que, dans l'ensemble, les médias sociaux amplifient la polarisation politique, fomentent le populisme, en particulier le populisme de droite, et sont associés à la propagation de la désinformation.

Extrait du numéro d'avril 2021 : L'internet n'a pas à être affreux

Lorsque les gens perdent confiance dans les institutions, ils perdent confiance dans les histoires racontées par ces institutions. C'est particulièrement vrai pour les institutions chargées de l'éducation des enfants. Les programmes d'histoire ont souvent suscité des controverses politiques, mais Facebook et Twitter permettent aux parents de s'indigner chaque jour d'une nouvelle bribe des cours d'histoire de leurs enfants - ainsi que des cours de mathématiques et des sélections littéraires, et de tout nouveau changement pédagogique partout dans le pays. Les motivations des enseignants et des administrateurs sont remises en question, et des lois ou des réformes de programmes trop ambitieuses s'ensuivent parfois, abaissant l'éducation et réduisant encore plus la confiance en elle. L'un des résultats est que les jeunes éduqués dans l'ère post-Babel sont moins susceptibles d'arriver à une histoire cohérente de ce que nous sommes en tant que peuple, et moins susceptibles de partager une telle histoire avec ceux qui ont fréquenté d'autres écoles ou qui ont été éduqués dans une autre décennie.

L'ancien analyste de la CIA Martin Gurri a prédit ces effets de fracturation dans son livre de 2014, The Revolt of the Public. L'analyse de Gurri se concentrait sur les effets de subversion de l'autorité par la croissance exponentielle de l'information, à partir d'internet dans les années 1990. En écrivant il y a près de dix ans, Gurri pouvait déjà voir le pouvoir des médias sociaux comme un solvant universel, brisant les liens et affaiblissant les institutions partout où il s'étendait. Il notait que les réseaux distribués "peuvent protester et renverser, mais jamais gouverner". Il a décrit le nihilisme des nombreux mouvements de protestation de 2011 qui se sont organisés principalement en ligne et qui, comme Occupy Wall Street, ont exigé la destruction des institutions existantes sans proposer une vision alternative de l'avenir ou une organisation qui pourrait la réaliser.

Gurri n'est pas un fan des élites ou de l'autorité centralisée, mais il note une caractéristique constructive de l'ère pré-numérique : un seul "public de masse ", consommant tous le même contenu, comme s'ils regardaient tous dans le même miroir gigantesque le reflet de leur propre société. Dans un commentaire à Vox qui rappelle la première diaspora post-Babel, il a déclaré :

La révolution numérique a brisé ce miroir, et maintenant le public habite ces morceaux de verre brisés. Le public n'est donc pas une seule chose ; il est très fragmenté et fondamentalement hostile aux autres. Il s'agit principalement de personnes qui se crient dessus et qui vivent dans des bulles d'une sorte ou d'une autre.

Mark Zuckerberg n'a peut-être pas souhaité tout cela. Mais en recâblant tout dans une course effrénée à la croissance - avec une conception naïve de la psychologie humaine, une faible compréhension de la complexité des institutions et aucune préoccupation pour les coûts externes imposés à la société - Facebook, Twitter, YouTube et quelques autres grandes plates-formes ont involontairement dissous le mortier de la confiance, la croyance dans les institutions et les histoires partagées qui avaient maintenu la cohésion d'une démocratie séculaire vaste et diverse.

Je pense que nous pouvons dater la chute de la tour aux années comprises entre 2011 (l'année phare des manifestations "nihilistes" de Gurri) et 2015, une année marquée par le "grand réveil" à gauche et l'ascension de Donald Trump à droite. Trump n'a pas détruit la tour, il a simplement exploité sa chute. Il a été le premier homme politique à maîtriser la nouvelle dynamique de l'ère post-Babel, dans laquelle l'indignation est la clé de la viralité, la performance scénique écrase la compétence, Twitter peut prendre le dessus sur tous les journaux du pays, et les histoires ne peuvent pas être partagées (ou du moins fiables) sur plus de quelques fragments adjacents - la vérité ne peut donc pas obtenir une adhésion généralisée.

Les nombreux analystes, dont je faisais partie, qui avaient soutenu que Trump ne pouvait pas remporter l'élection générale s'appuyaient sur des intuitions pré-Babel, selon lesquelles des scandales tels que la cassette Access Hollywood (dans laquelle Trump se vantait d'avoir commis des agressions sexuelles) sont fatals à une campagne présidentielle. Mais après Babel, plus rien n'a vraiment de sens, du moins pas d'une manière qui soit durable et sur laquelle les gens soient largement d’accord.

La politique après Babel

"La politique est l'art du possible", disait l'homme d'État allemand Otto von Bismarck en 1867. Dans une démocratie post-Babel, peu de choses sont possibles.

Bien sûr, la guerre culturelle américaine et le déclin de la coopération entre partis sont antérieurs à l'arrivée des médias sociaux. Le milieu du 20e siècle a été une période de polarisation exceptionnellement faible au Congrès, qui a commencé à revenir à des niveaux historiques dans les années 1970 et 1980. La distance idéologique entre les deux partis a commencé à augmenter plus rapidement dans les années 90. Fox News et la "révolution républicaine" de 1994 ont transformé le GOP en un parti plus combatif. Par exemple, le président de la Chambre des représentants, Newt Gingrich, a découragé les nouveaux membres républicains du Congrès de déménager leur famille à Washington, où ils étaient susceptibles de nouer des liens sociaux avec des démocrates et leurs familles.

Les relations entre les partis étaient donc déjà tendues avant 2009. Mais la viralité accrue des médias sociaux a ensuite rendu plus dangereux le fait d'être vu en train de fraterniser avec l'ennemi ou même de ne pas attaquer l'ennemi avec suffisamment de vigueur. À droite, le terme RINO (Republican in Name Only) a été remplacé en 2015 par le terme plus méprisant de cuckservative, popularisé sur Twitter par les partisans de Trump. À gauche, les médias sociaux ont lancé la culture du callout dans les années qui ont suivi 2012, avec des effets transformateurs sur la vie universitaire, puis sur la politique et la culture dans tout le monde anglophone.

Extrait du numéro de septembre 2015 : La chouchoute de l'esprit américain.

Qu'est-ce qui a changé dans les années 2010 ? Revisitons la métaphore de cet ingénieur de Twitter qui consiste à remettre un pistolet chargé à un enfant de 4 ans. Un tweet méchant ne tue personne ; c'est une tentative de faire honte ou de punir quelqu'un publiquement tout en diffusant sa propre vertu, sa brillance ou ses loyautés tribales. Il s'agit plus d'une fléchette que d'une balle, qui fait mal mais ne tue pas. Pourtant, entre 2009 et 2012, Facebook et Twitter ont distribué près d'un milliard de fléchettes dans le monde. Depuis, nous ne cessons de nous tirer dessus.

Les médias sociaux ont donné la parole à des personnes qui l'avaient peu auparavant, et ils ont permis de tenir plus facilement les puissants responsables de leurs méfaits, non seulement en politique, mais aussi dans les affaires, les arts, le monde universitaire et ailleurs. Avant Twitter, les harceleurs sexuels auraient pu être dénoncés dans des billets de blog anonymes, mais il est difficile d'imaginer que le mouvement #MeToo aurait eu autant de succès sans l'amélioration virale offerte par les grandes plateformes. Cependant, la "responsabilité" déformée des médias sociaux a également apporté l'injustice - et le dysfonctionnement politique - de trois manières.

Premièrement, les pistolets à fléchettes des médias sociaux donnent plus de pouvoir aux trolls et aux provocateurs tout en réduisant au silence les bons citoyens. Les recherches menées par les politologues Alexander Bor et Michael Bang Petersen ont révélé qu'un petit sous-ensemble de personnes présentes sur les plateformes de médias sociaux sont très soucieuses d'acquérir un statut et sont prêtes à recourir à l'agression pour y parvenir. Ils admettent que, dans leurs discussions en ligne, ils jurent souvent, se moquent de leurs adversaires et se font bloquer par d'autres utilisateurs ou signaler pour des commentaires inappropriés. Dans le cadre de huit études, Bor et Petersen ont constaté que le fait d'être en ligne ne rendait pas la plupart des gens plus agressifs ou hostiles ; au contraire, il permettait à un petit nombre de personnes agressives de s'attaquer à un nombre beaucoup plus important de victimes. Selon Bor et Petersen, même un petit nombre d'abrutis a pu dominer les forums de discussion, car les non-abrutis sont facilement rebutés par les discussions politiques en ligne. D'autres recherches ont montré que les femmes et les Noirs sont harcelés de manière disproportionnée, de sorte que la place publique numérique est moins accueillante pour leurs voix.

Illustration avec détail d'une peinture du 19e siècle représentant une main tenant une fléchette avec un logo d'envoi d'e-mail à la place de son vol.

Illustration de Nicolás Ortega. Source : Vénus et Cupidon, Pierre-Maximilien Delafontaine, vers 1860.

Deuxièmement, les canons à fléchettes des médias sociaux donnent plus de pouvoir et de voix aux extrêmes politiques tout en réduisant le pouvoir et la voix de la majorité modérée. L'étude "Hidden Tribes", réalisée par le groupe pro-démocratie More in Common, a interrogé 8.000 Américains en 2017 et 2018 et a identifié sept groupes qui partagent des croyances et des comportements. Celui le plus à droite, connu sous le nom de "conservateurs dévoués", comprenait 6 % de la population américaine. Le groupe le plus à gauche, les "militants progressistes", comprenait 8 % de la population. Les militants progressistes étaient de loin le groupe le plus prolifique sur les médias sociaux : 70 % d'entre eux avaient partagé du contenu politique au cours de l'année précédente. Les conservateurs dévoués suivaient, avec 56 %.

Ces deux groupes extrêmes se ressemblent de manière surprenante. Ils sont les plus blancs et les plus riches des sept groupes, ce qui suggère que l'Amérique est déchirée par une bataille entre deux sous-ensembles de l'élite qui ne sont pas représentatifs de la société dans son ensemble. De plus, ce sont les deux groupes qui montrent la plus grande homogénéité dans leurs attitudes morales et politiques. Selon les auteurs de l'étude, cette uniformité d'opinion est probablement le résultat du contrôle de la pensée sur les médias sociaux : "Ceux qui expriment de la sympathie pour les opinions des groupes opposés peuvent subir un contrecoup de leur propre cohorte". En d'autres termes, les extrémistes politiques ne se contentent pas de tirer des fléchettes sur leurs ennemis ; ils dépensent une grande partie de leurs munitions à cibler les dissidents ou les penseurs nuancés de leur propre équipe. De cette façon, les médias sociaux font en sorte qu'un système politique basé sur le compromis s'arrête net.

Dans le numéro d'octobre 2021 : Anne Applebaum explique comment la justice populaire piétine le discours démocratique.

Enfin, en donnant à chacun un pistolet à fléchettes, les médias sociaux députent tout le monde pour administrer la justice sans procédure régulière. Des plateformes comme Twitter se transforment en un véritable Far West, sans que les justiciers aient à rendre des comptes. Une attaque réussie attire un barrage de "likes" et de frappes successives. Les plates-formes à viralité accrue facilitent ainsi les punitions collectives massives pour des délits mineurs ou imaginaires, avec des conséquences réelles, notamment la perte d'emploi de personnes innocentes et leur suicide par la honte. Lorsque notre espace public est régi par la dynamique de la foule et non par une procédure régulière, nous n'obtenons pas la justice et l'inclusion ; nous obtenons une société qui ignore le contexte, la proportionnalité, la pitié et la vérité.

Stupidité structurelle

Depuis la chute de la tour, les débats de toutes sortes sont devenus de plus en plus confus. L'obstacle le plus répandu à une bonne réflexion est le biais de confirmation, qui désigne la tendance humaine à ne rechercher que les preuves qui confirment nos croyances préférées. Avant même l'avènement des médias sociaux, les moteurs de recherche favorisaient le biais de confirmation, permettant aux gens de trouver beaucoup plus facilement des preuves à l'appui de croyances absurdes et de théories du complot, telles que l'idée que la Terre est plate et que le gouvernement américain a mis en scène les attentats du 11 septembre. Mais les médias sociaux ont rendu les choses bien pires.

Extrait du numéro de septembre 2018 : Les biais cognitifs qui trompent votre cerveau.

Le remède le plus fiable contre le biais de confirmation est l'interaction avec des personnes qui ne partagent pas vos croyances. Ils vous confrontent à des contre-preuves et à des contre-arguments. John Stuart Mill a dit : "Celui qui ne connaît que son propre côté de l'affaire n'en sait pas grand-chose", et il nous a exhortés à rechercher des opinions contradictoires "auprès de personnes qui y croient réellement". Les gens qui pensent différemment et sont prêts à s'exprimer s'ils ne sont pas d'accord avec vous vous rendent plus intelligent, presque comme s'ils étaient des extensions de votre propre cerveau. Les personnes qui tentent de faire taire ou d'intimider leurs détracteurs se rendent plus stupides, presque comme si elles tiraient des fléchettes dans leur propre cerveau.

Au 20e siècle, l'Amérique a construit les institutions de production de connaissances les plus performantes de l'histoire de l'humanité. Au cours de la dernière décennie, elles sont devenues plus stupides en masse.

Dans son livre The Constitution of Knowledge, Jonathan Rauch décrit la percée historique par laquelle les sociétés occidentales ont développé un "système d'exploitation épistémique", c'est-à-dire un ensemble d'institutions permettant de générer des connaissances à partir des interactions d'individus partiaux et cognitivement imparfaits. Le droit anglais a développé le système accusatoire afin que des avocats partiaux puissent présenter les deux côtés d'une affaire à un jury impartial. Les journaux remplis de mensonges se sont transformés en entreprises journalistiques professionnelles, avec des normes exigeant la recherche de plusieurs versions d'une histoire, suivie d'une révision éditoriale, puis d'une vérification des faits. Les universités, qui étaient au départ des institutions médiévales cloîtrées, sont devenues des centres de recherche puissants, créant une structure dans laquelle les universitaires présentent des affirmations étayées par des preuves, sachant que d'autres universitaires du monde entier seraient motivés pour gagner du prestige en trouvant des preuves contraires.

La grandeur de l'Amérique au 20e siècle est en partie due au fait qu'elle a développé le réseau d'institutions productrices de connaissances le plus compétent, le plus dynamique et le plus productif de toute l'histoire de l'humanité, en reliant les meilleures universités du monde, les entreprises privées qui ont transformé les avancées scientifiques en produits de consommation susceptibles de changer la vie, et les agences gouvernementales qui ont soutenu la recherche scientifique et mené la collaboration qui a envoyé des gens sur la lune.

Mais cet arrangement, note M. Rauch, "ne se maintient pas de lui-même ; il repose sur un ensemble de paramètres sociaux et d'accords parfois délicats, et ceux-ci doivent être compris, affirmés et protégés". Que se passe-t-il donc lorsqu'une institution n'est pas bien maintenue et que les désaccords internes cessent, soit parce que ses membres se sont uniformisés sur le plan idéologique, soit parce qu'ils ont eu peur de la dissidence ?

C'est, je crois, ce qui est arrivé à de nombreuses institutions clés de l'Amérique au milieu et à la fin des années 2010. Elles sont devenues plus stupides en masse parce que les médias sociaux ont inculqué à leurs membres une peur chronique de se faire canarder. Le changement a été le plus prononcé dans les universités, les sociétés savantes, les industries créatives et les organisations politiques à tous les niveaux (national, étatique et local), et il a été si répandu qu'il a établi de nouvelles normes comportementales soutenues par de nouvelles politiques, apparemment du jour au lendemain. L'omniprésence des médias sociaux à viralité accrue signifie qu'un seul mot prononcé par un professeur, un dirigeant ou un journaliste, même s'il est prononcé dans une intention positive, peut déclencher une tempête dans les médias sociaux, entraînant un licenciement immédiat ou une longue enquête de l'institution. Les participants de nos institutions clés ont commencé à s'autocensurer à un degré malsain, en retenant les critiques des politiques et des idées - même celles présentées en classe par leurs étudiants - qu'ils croyaient mal fondées ou erronées.

Mais lorsqu'une institution punit la dissidence interne, elle tire des fléchettes dans son propre cerveau.

Ce processus stupéfiant se déroule différemment à droite et à gauche parce que leurs ailes militantes souscrivent à des récits différents comportant des valeurs sacrées différentes. L'étude "Hidden Tribes" nous apprend que les "conservateurs dévoués" obtiennent les meilleurs résultats en matière de croyances liées à l'autoritarisme. Ils partagent un récit dans lequel l'Amérique est éternellement menacée par des ennemis extérieurs et des subversifs intérieurs ; ils voient la vie comme une bataille entre patriotes et traîtres. Selon la politologue Karen Stenner, dont les travaux ont servi de base à l'étude "Hidden Tribes", ils sont psychologiquement différents du groupe plus large des "conservateurs traditionnels" (19 % de la population), qui privilégient l'ordre, le décorum et la lenteur plutôt que le changement radical.

Ce n'est que dans le cadre des récits des conservateurs dévoués que les discours de Donald Trump ont un sens, depuis la sinistre diatribe d'ouverture de sa campagne sur les "violeurs" mexicains jusqu'à son avertissement du 6 janvier 2021 : "Si vous ne vous battez pas comme des diables, vous n'aurez plus de pays."

La punition traditionnelle pour la trahison est la mort, d'où le cri de guerre du 6 janvier : "Pendez Mike Pence". Les menaces de mort de l'extrême droite, dont beaucoup sont délivrées par des comptes anonymes, s'avèrent efficaces pour faire reculer les conservateurs traditionnels, par exemple en chassant les agents électoraux locaux qui n'ont pas réussi à "arrêter le vol."La vague de menaces proférées à l'encontre des membres républicains dissidents du Congrès a également poussé bon nombre des modérés restants à démissionner ou à se taire, ce qui nous donne un parti de plus en plus éloigné de la tradition conservatrice, de la responsabilité constitutionnelle et de la réalité. Nous avons maintenant un parti républicain qui décrit un assaut violent contre le Capitole des États-Unis comme un "discours politique légitime", soutenu - ou du moins non contredit - par un ensemble de groupes de réflexion et d'organisations médiatiques de droite.

La stupidité de la droite est surtout visible dans les nombreuses théories du complot qui se répandent dans les médias de droite et maintenant au Congrès. "Pizzagate", QAnon, la croyance que les vaccins contiennent des puces électroniques, la conviction que Donald Trump a été réélu - il est difficile d'imaginer que ces idées ou systèmes de croyance atteignent les niveaux qu'ils ont atteints sans Facebook et Twitter.

Illustration avec une peinture du 17e siècle représentant une femme se regardant dans un miroir, qui est brisée autour du symbole du pouce levé "like".
Illustration de Nicolás Ortega. Source : Vanité, Nicolas Régnier, vers 1626.

Les démocrates ont également été durement touchés par la stupidité structurelle, mais d'une manière différente. Au sein du parti démocrate, la lutte entre l'aile progressiste et les factions plus modérées est ouverte et permanente, et souvent les modérés gagnent. Le problème est que la gauche contrôle les sommets de la culture : les universités, les organes de presse, Hollywood, les musées d'art, la publicité, une grande partie de la Silicon Valley, ainsi que les syndicats d'enseignants et les collèges d'enseignement qui façonnent l'éducation primaire et secondaire. Et dans beaucoup de ces institutions, la dissidence a été étouffée : lorsque tout le monde a reçu un pistolet à fléchettes au début des années 2010, de nombreuses institutions de gauche ont commencé à se tirer une balle dans le cerveau. Et malheureusement, ce sont ces cerveaux qui informent, instruisent et divertissent la majeure partie du pays.

Les libéraux de la fin du 20e siècle partageaient une croyance que le sociologue Christian Smith a appelé le récit du "progrès libéral", dans lequel l'Amérique était horriblement injuste et répressive, mais, grâce aux luttes des militants et des héros, a fait (et continue de faire) des progrès vers la réalisation de la noble promesse de sa fondation. Cette histoire soutient facilement le patriotisme libéral, et c'est le récit qui a animé la présidence de Barack Obama. C'est également le point de vue des "libéraux traditionnels" de l'étude "Hidden Tribes" (11 % de la population), qui ont de fortes valeurs humanitaires, sont plus âgés que la moyenne et sont en grande partie les personnes qui dirigent les institutions culturelles et intellectuelles de l'Amérique.

Mais lorsque les plateformes de médias sociaux nouvellement viralisées ont donné à chacun un pistolet à fléchettes, ce sont les jeunes militants progressistes qui ont le plus tiré, et ils ont dirigé un nombre disproportionné de leurs fléchettes vers ces leaders libéraux plus âgés. Confus et craintifs, ces derniers ont rarement remis en question les militants ou leur récit non libéral, selon lequel la vie dans toutes les institutions est une bataille éternelle entre groupes identitaires pour un gâteau à somme nulle, et que les personnes en haut de l'échelle y sont parvenues en opprimant les personnes en bas de l'échelle. Ce nouveau récit est rigoureusement égalitaire - centré sur l'égalité des résultats, et non des droits ou des opportunités. Il ne se préoccupe pas des droits individuels.

L'accusation universelle contre les personnes qui ne sont pas d'accord avec ce récit n'est pas "traître" ; c'est "raciste", "transphobe", "Karen", ou une autre lettre écarlate qui marque l'auteur comme celui qui déteste ou nuit à un groupe marginalisé. La punition qui semble appropriée pour de tels crimes n'est pas l'exécution, mais la honte publique et la mort sociale.

Le processus de stupéfaction est particulièrement visible lorsqu'une personne de gauche se contente d'indiquer des recherches qui remettent en question ou contredisent une croyance privilégiée par les militants progressistes. Quelqu'un sur Twitter trouvera le moyen d'associer le dissident au racisme, et d'autres s'y mettront. Par exemple, au cours de la première semaine de manifestations après le meurtre de George Floyd, dont certaines étaient violentes, l'analyste politique progressiste David Shor, alors employé par Civis Analytics, a tweeté un lien vers une étude montrant que les manifestations violentes des années 1960 ont entraîné des revers électoraux pour les démocrates dans les comtés voisins. Shor essayait clairement d'être utile, mais dans l'indignation qui a suivi, il a été accusé d'être "anti-Noir" et a rapidement été licencié. (Civis Analytics a nié que le tweet ait conduit au licenciement de Shor).

L'affaire Shor est devenue célèbre, mais n'importe qui sur Twitter avait déjà vu des dizaines d'exemples enseignant la leçon de base : Ne remettez pas en question les croyances, les politiques ou les actions de votre propre camp. Et lorsque les libéraux traditionnels se taisent, comme tant d'entre eux l'ont fait au cours de l'été 2020, le récit plus radical des militants progressistes s'impose comme le récit directeur d'une organisation. C'est pourquoi tant d'institutions épistémiques ont semblé "se réveiller" en succession rapide cette année-là et l'année suivante, en commençant par une vague de controverses et de démissions au New York Times et dans d'autres journaux, et en poursuivant avec des prises de position en faveur de la justice sociale par des groupes de médecins et des associations médicales (une publication de l'American Medical Association et de l'Association of American Medical Colleges, par exemple, conseillait aux professionnels de la santé de qualifier les quartiers et les communautés d'"opprimés" ou de "systématiquement désinvestis" au lieu de "vulnérables" ou "pauvres"), et la transformation précipitée des programmes d'études des écoles privées les plus chères de New York.

Tragiquement, nous voyons la stupéfaction jouer des deux côtés dans les guerres du COVID. La droite s'est tellement engagée à minimiser les risques du COVID qu'elle a transformé la maladie en une maladie qui tue préférentiellement les Républicains. La gauche progressiste est tellement déterminée à maximiser les dangers du COVID qu'elle adopte souvent une stratégie tout aussi maximaliste et universelle en matière de vaccins, de masques et d'éloignement social, même lorsqu'il s'agit d'enfants. Ces politiques ne sont pas aussi mortelles que la diffusion de peurs et de mensonges sur les vaccins, mais nombre d'entre elles ont été dévastatrices pour la santé mentale et l'éducation des enfants, qui ont désespérément besoin de jouer les uns avec les autres et d'aller à l'école ; nous avons peu de preuves claires que la fermeture des écoles et les masques pour les jeunes enfants réduisent les décès dus au COVID. Plus particulièrement pour l'histoire que je raconte ici, les parents progressistes qui ont plaidé contre les fermetures d'écoles ont été fréquemment attaqués sur les médias sociaux et ont été confrontés aux omniprésentes accusations gauchistes de racisme et de suprématie blanche. D'autres, dans les villes bleues, ont appris à se taire.

La politique américaine devient de plus en plus ridicule et dysfonctionnelle, non pas parce que les Américains deviennent moins intelligents. Le problème est structurel. Grâce aux médias sociaux à viralité accrue, la dissidence est punie au sein de nombre de nos institutions, ce qui signifie que les mauvaises idées sont élevées au rang de politique officielle.

La situation va empirer

Dans une interview de 2018, Steve Bannon, l'ancien conseiller de Donald Trump, a déclaré que la façon de traiter avec les médias était "d'inonder la zone de merde". Il décrivait la tactique du "tuyau d'arrosage de faussetés" inaugurée par les programmes de désinformation russes pour maintenir les Américains dans la confusion, la désorientation et la colère. Mais à l'époque, en 2018, il y avait une limite supérieure à la quantité de merde disponible, car tout devait être créé par une personne (à part quelques trucs de mauvaise qualité produits par des bots).

Maintenant, cependant, l'intelligence artificielle est proche de permettre la diffusion illimitée de désinformation hautement crédible. Le programme d'IA GPT-3 est déjà si bon que vous pouvez lui donner un sujet et un ton et il vous pondra autant d'essais que vous le souhaitez, généralement avec une grammaire parfaite et un niveau de cohérence surprenant. Dans un an ou deux, lorsque le programme sera mis à niveau vers GPT-4, il deviendra beaucoup plus performant. Dans un essai de 2020 intitulé "L'offre de désinformation sera bientôt infinie", Renée DiResta, responsable de la recherche au Stanford Internet Observatory, explique que la diffusion de faussetés - que ce soit par le biais de textes, d'images ou de vidéos deep-fake - deviendra rapidement d'une facilité inconcevable (elle a coécrit l'essai avec GPT-3).

Les factions américaines ne seront pas les seules à utiliser l'IA et les médias sociaux pour générer du contenu d'attaque ; nos adversaires le feront aussi. Dans un essai obsédant de 2018 intitulé "La ligne Maginot numérique", DiResta décrit crûment l'état des choses. "Nous sommes plongés dans un conflit évolutif et permanent : une guerre mondiale de l'information dans laquelle les acteurs étatiques, les terroristes et les extrémistes idéologiques tirent parti de l'infrastructure sociale qui sous-tend la vie quotidienne pour semer la discorde et éroder la réalité partagée", a-t-elle écrit. Auparavant, les Soviétiques devaient envoyer des agents ou cultiver des Américains prêts à se mettre à leur service. Mais grâce aux médias sociaux, il est devenu facile et bon marché pour l'agence russe de recherche sur Internet d'inventer de faux événements ou de déformer des événements réels pour attiser la colère de la gauche et de la droite, souvent sur des questions raciales. Des recherches ultérieures ont montré qu'une campagne intensive a commencé sur Twitter en 2013, mais s'est rapidement étendue à Facebook, Instagram et YouTube, entre autres plateformes. L'un des principaux objectifs était de polariser le public américain et de répandre la méfiance - pour nous diviser sur le point faible exact que Madison avait identifié.

Si nous ne procédons pas rapidement à des changements majeurs, alors nos institutions, notre système politique et notre société pourraient s'effondrer.

Nous savons maintenant que ce ne sont pas seulement les Russes qui attaquent la démocratie américaine. Avant les manifestations de 2019 à Hong Kong, la Chine s'était surtout concentrée sur les plateformes nationales telles que WeChat. Mais maintenant, la Chine découvre tout ce qu'elle peut faire avec Twitter et Facebook, pour si peu d'argent, dans son conflit croissant avec les États-Unis. Compte tenu des propres progrès de la Chine en matière d'IA, nous pouvons nous attendre à ce qu'elle devienne plus habile au cours des prochaines années pour diviser davantage l'Amérique et unir davantage la Chine.

Au XXe siècle, l'identité commune de l'Amérique en tant que pays menant la lutte pour rendre le monde sûr pour la démocratie était une force puissante qui a contribué à maintenir la culture et la politique ensemble. Au XXIe siècle, les entreprises technologiques américaines ont reconnecté le monde et créé des produits qui apparaissent aujourd'hui comme des corrosifs pour la démocratie, des obstacles à la compréhension mutuelle et des destructeurs de la tour moderne.

La démocratie après Babel

Nous ne pourrons jamais revenir à la situation qui prévalait à l'ère du numérique. Les normes, les institutions et les formes de participation politique qui se sont développées au cours de la longue ère de la communication de masse ne vont pas fonctionner correctement maintenant que la technologie a rendu tout tellement plus rapide et multidirectionnel, et qu'il est si facile de contourner les gardiens professionnels. Et pourtant, la démocratie américaine fonctionne désormais en dehors des limites de la durabilité. Si nous ne procédons pas rapidement à des changements majeurs, nos institutions, notre système politique et notre société pourraient s'effondrer lors de la prochaine grande guerre, pandémie, crise financière ou constitutionnelle.

Quels sont les changements nécessaires ? Redessiner la démocratie pour l'ère numérique dépasse de loin mes compétences, mais je peux suggérer trois catégories de réformes - trois objectifs qui doivent être atteints si l'on veut que la démocratie reste viable dans l'ère post-Babel. Nous devons durcir les institutions démocratiques pour qu'elles puissent résister à la colère et à la méfiance chroniques, réformer les médias sociaux pour qu'ils deviennent moins corrosifs socialement, et mieux préparer la prochaine génération à la citoyenneté démocratique dans cette nouvelle ère.

Renforcer les institutions démocratiques

La polarisation politique va probablement s'accentuer dans un avenir prévisible. Par conséquent, quoi que nous fassions d'autre, nous devons réformer les institutions clés afin qu'elles puissent continuer à fonctionner même si les niveaux de colère, de désinformation et de violence augmentent bien au-delà de ceux que nous connaissons aujourd'hui.

Par exemple, le pouvoir législatif a été conçu pour exiger des compromis, mais le Congrès, les médias sociaux et les chaînes d'information câblées partisanes ont évolué ensemble de telle sorte qu'un législateur qui se rapproche de l'autre côté de l'allée peut être confronté en quelques heures à l'indignation de l'aile extrême de son parti, ce qui nuit à ses perspectives de collecte de fonds et augmente le risque d'être élu lors du prochain cycle électoral.

Les réformes devraient réduire l'influence démesurée des extrémistes en colère et rendre les législateurs plus sensibles à l'électeur moyen de leur circonscription. Un exemple d'une telle réforme serait de mettre fin aux primaires fermées des partis et de les remplacer par une primaire unique, non partisane et ouverte, à l'issue de laquelle les meilleurs candidats se qualifieraient pour une élection générale qui utiliserait également le vote par ordre de préférence. Une version de ce système de vote a déjà été mise en œuvre en Alaska, et il semble avoir donné à la sénatrice Lisa Murkowski plus de latitude pour s'opposer à l'ancien président Trump, dont le candidat favori serait une menace pour Murkowski dans une primaire républicaine fermée mais ne l'est pas dans une primaire ouverte.

Une deuxième façon de renforcer les institutions démocratiques est de réduire le pouvoir de l'un ou l'autre parti politique de jouer le système en sa faveur, par exemple en dessinant ses circonscriptions électorales préférées ou en sélectionnant les fonctionnaires qui superviseront les élections. Ces tâches devraient toutes être effectuées de manière non partisane. Les recherches sur la justice procédurale montrent que lorsque les gens perçoivent qu'un processus est équitable, ils sont plus susceptibles d'accepter la légitimité d'une décision qui va à l'encontre de leurs intérêts. Il suffit de penser aux dommages déjà causés à la légitimité de la Cour suprême par la direction républicaine du Sénat lorsqu'elle a bloqué l'examen de Merrick Garland pour un siège qui s'est libéré neuf mois avant l'élection de 2016, puis a fait passer en toute hâte la nomination d'Amy Coney Barrett en 2020. Une réforme largement discutée mettrait fin à ces manœuvres politiques en faisant en sorte que les juges servent des mandats échelonnés de 18 ans, de sorte que chaque président procède à une nomination tous les deux ans.

Réformer les médias sociaux

Une démocratie ne peut survivre si ses places publiques sont des lieux où les gens ont peur de s'exprimer et où aucun consensus stable ne peut être atteint. L'autonomisation de l'extrême gauche, de l'extrême droite, des trolls nationaux et des agents étrangers par les médias sociaux crée un système qui ressemble moins à la démocratie qu'à la domination des plus agressifs.

Illustration avec une gravure de 1861 représentant les archi-hérétiques de l'"Enfer" de Dante, avec deux personnes regardant l'écran lumineux d'un smartphone, entourées de personnes sortant de tombes avec des feux fumants et des murs de la ville en arrière-plan.
Illustration de Nicolás Ortega. Source : Les Hérétiques de l'Arc, Gustave Doré, vers 1861.

Mais il est en notre pouvoir de réduire la capacité des médias sociaux à dissoudre la confiance et à fomenter la stupidité structurelle. Les réformes devraient limiter l'amplification par les plateformes des franges agressives tout en donnant plus de voix à ce que More in Common appelle "la majorité épuisée".

Ceux qui s'opposent à la réglementation des médias sociaux mettent généralement l'accent sur la crainte légitime que les restrictions de contenu imposées par le gouvernement ne dégénèrent, dans la pratique, en censure. Mais le principal problème des médias sociaux n'est pas que certaines personnes publient des contenus faux ou toxiques ; c'est que les contenus faux et indignes peuvent désormais atteindre un niveau de portée et d'influence qui n'était pas possible avant 2009. La dénonciatrice de Facebook, Frances Haugen, plaide pour des changements simples de l'architecture des plateformes, plutôt que pour des efforts massifs et finalement futiles pour contrôler tous les contenus.
Par exemple, elle a suggéré de modifier la fonction "Partager" sur Facebook de sorte qu'après qu'un contenu ait été partagé deux fois, la troisième personne de la chaîne doit prendre le temps de copier et coller le contenu dans un nouveau post. Les réformes de ce type ne sont pas de la censure ; elles sont neutres en termes de point de vue et de contenu, et elles fonctionnent aussi bien dans toutes les langues. Elles n'empêchent personne de dire quoi que ce soit ; elles ne font que ralentir la diffusion d'un contenu qui a, en moyenne, moins de chances d'être vrai.

Le changement le plus important qui réduirait la toxicité des plates-formes existantes serait peut-être la vérification des utilisateurs comme condition préalable à l'amplification algorithmique offerte par les médias sociaux.

Lire : Facebook a un problème de suprématie des superutilisateurs.

Les banques et d'autres secteurs ont des règles de "connaissance du client" afin d'éviter de faire des affaires avec des clients anonymes qui blanchissent l'argent d'entreprises criminelles. Les grandes plateformes de médias sociaux devraient être tenues de faire de même. Cela ne signifie pas que les utilisateurs devraient poster sous leur vrai nom ; ils pourraient toujours utiliser un pseudonyme. Cela signifie simplement qu'avant qu'une plateforme ne diffuse vos propos à des millions de personnes, elle a l'obligation de vérifier (peut-être par l'intermédiaire d'un tiers ou d'un organisme à but non lucratif) que vous êtes un véritable être humain, dans un pays donné, et que vous êtes suffisamment âgé pour utiliser la plateforme. Ce seul changement permettrait d'éliminer la plupart des centaines de millions de bots et de faux comptes qui polluent actuellement les principales plateformes. Elle permettrait également de réduire la fréquence des menaces de mort, des menaces de viol, des méchancetés racistes et, plus généralement, des trolls. Les recherches montrent que les comportements antisociaux deviennent plus fréquents en ligne lorsque les gens ont le sentiment que leur identité est inconnue et introuvable.

Quoi qu'il en soit, les preuves croissantes que les médias sociaux nuisent à la démocratie sont suffisantes pour justifier une surveillance accrue par un organisme de réglementation, tel que la Federal Communications Commission ou la Federal Trade Commission. L'un des premiers ordres du jour devrait être d'obliger les plateformes à partager leurs données et leurs algorithmes avec les chercheurs universitaires.

Préparer la prochaine génération

Les membres de la génération Z - ceux qui sont nés en 1997 et après - ne sont en rien responsables du désordre dans lequel nous nous trouvons, mais ils vont en hériter, et les premiers signes indiquent que les générations précédentes les ont empêchés d'apprendre à le gérer.

L'enfance est devenue plus étroitement circonscrite dans les dernières générations - avec moins de possibilités de jeux libres et non structurés, moins de temps non supervisé à l'extérieur, plus de temps en ligne. Quels que soient les autres effets de ces changements, ils ont probablement entravé le développement des capacités nécessaires à une autogestion efficace pour de nombreux jeunes adultes. Le jeu libre non supervisé est la façon dont la nature enseigne aux jeunes mammifères les compétences dont ils auront besoin à l'âge adulte, ce qui, pour les humains, inclut la capacité de coopérer, d'établir et de faire respecter des règles, de faire des compromis, de régler des conflits et d'accepter la défaite. Dans un brillant essai de 2015, l'économiste Steven Horwitz soutient que le jeu libre prépare les enfants à "l'art de l'association" qui, selon Alexis de Tocqueville, est la clé du dynamisme de la démocratie américaine ; il affirme également que sa perte constitue "une menace sérieuse pour les sociétés libérales." Une génération empêchée d'apprendre ces compétences sociales, avertit Horwitz, aurait l'habitude de faire appel aux autorités pour résoudre les différends et souffrirait d'un "dégrossissement de l'interaction sociale" qui "créerait un monde plus conflictuel et plus violent."

Extrait du numéro de septembre 2017 : Les smartphones ont-ils détruit une génération ?

Et si les médias sociaux ont érodé l'art de l'association dans toute la société, ils laissent peut-être leurs marques les plus profondes et les plus durables sur les adolescents. Une montée en flèche des taux d'anxiété, de dépression et d'automutilation chez les adolescents américains a commencé soudainement au début des années 2010. (La cause n'est pas connue, mais le moment choisi pour le faire indique que les médias sociaux y sont pour beaucoup : la hausse a commencé au moment où la grande majorité des adolescents américains sont devenus des utilisateurs quotidiens des principales plateformes. Des études corrélationnelles et expérimentales confirment le lien avec la dépression et l'anxiété, tout comme les rapports des jeunes eux-mêmes et les recherches menées par Facebook lui-même, comme le rapporte le Wall Street Journal.

La dépression rend les gens moins enclins à s'engager auprès de nouvelles personnes, idées et expériences. L'anxiété rend les nouvelles choses plus menaçantes. À mesure que ces conditions se sont aggravées et que les leçons de comportement social nuancé apprises par le jeu libre ont été retardées, la tolérance à l'égard de divers points de vue et la capacité à résoudre les conflits ont diminué chez de nombreux jeunes. Par exemple, les communautés universitaires qui pouvaient tolérer un éventail d'intervenants aussi récemment qu'en 2010 ont sans doute commencé à perdre cette capacité les années suivantes, lorsque la génération Z a commencé à arriver sur le campus. Les tentatives de désinviter les orateurs invités se sont multipliées. Les étudiants ne se sont pas contentés de dire qu'ils n'étaient pas d'accord avec les conférenciers invités ; certains ont affirmé que ces conférences seraient dangereuses, dévastatrices sur le plan émotionnel, qu'elles constitueraient une forme de violence. Étant donné que les taux de dépression et d'anxiété chez les adolescents ont continué à augmenter dans les années 2020, nous devons nous attendre à ce que ces opinions se poursuivent dans les générations suivantes, voire à ce qu'elles s'aggravent.

Lire : Pourquoi je couvre les controverses sur les campus

Le changement le plus important que nous puissions apporter pour réduire les effets néfastes des médias sociaux sur les enfants est de retarder l'accès à ces derniers jusqu'à ce qu'ils aient atteint la puberté. Le Congrès devrait actualiser la loi sur la protection de la vie privée des enfants en ligne, qui a imprudemment fixé à 13 ans, en 1998, l'âge de la majorité sur Internet (l'âge auquel les entreprises peuvent collecter des informations personnelles sur les enfants sans le consentement des parents), tout en ne prévoyant que peu de dispositions pour une application efficace. L'âge devrait être porté à 16 ans au moins, et les entreprises devraient être tenues responsables de son application.

Plus généralement, pour préparer les membres de la prochaine génération à la démocratie post-Babel, la chose la plus importante que nous puissions faire est peut-être de les laisser jouer dehors. Cessez de priver les enfants des expériences dont ils ont le plus besoin pour devenir de bons citoyens : le jeu libre dans des groupes d'enfants d'âges différents avec une supervision minimale des adultes. Chaque État devrait suivre l'exemple de l'Utah, de l'Oklahoma et du Texas et adopter une version de la loi sur la liberté parentale qui garantit aux parents qu'ils ne feront pas l'objet d'une enquête pour négligence si leurs enfants de 8 ou 9 ans sont surpris en train de jouer dans un parc. Une fois ces lois en place, les écoles, les éducateurs et les autorités sanitaires devraient encourager les parents à laisser leurs enfants aller à l'école à pied et à jouer en groupe dehors, comme le faisaient autrefois un plus grand nombre d’enfants.

L'espoir après Babel

L'histoire que j'ai racontée est sombre, et rien ne permet de penser que l'Amérique retrouvera un semblant de normalité et de stabilité dans les cinq ou dix prochaines années. Quel camp va devenir conciliant ? Quelle est la probabilité que le Congrès adopte des réformes majeures pour renforcer les institutions démocratiques ou désintoxiquer les médias sociaux ?

Pourtant, lorsque nous détournons le regard de notre gouvernement fédéral dysfonctionnel, que nous nous déconnectons des médias sociaux et que nous parlons directement avec nos voisins, les choses semblent plus encourageantes. La plupart des Américains mentionnés dans le rapport More in Common font partie de la "majorité épuisée", qui est fatiguée des combats et est prête à écouter l'autre partie et à faire des compromis. La plupart des Américains voient désormais que les médias sociaux ont un impact négatif sur le pays, et sont de plus en plus conscients de leurs effets néfastes sur les enfants.

Ferons-nous quelque chose à ce sujet ?

Lorsque Tocqueville a visité les États-Unis dans les années 1830, il a été impressionné par l'habitude américaine de former des associations volontaires pour résoudre les problèmes locaux, plutôt que d'attendre que les rois ou les nobles agissent, comme le feraient les Européens. Cette habitude est toujours d'actualité. Ces dernières années, les Américains ont créé des centaines de groupes et d'organisations qui se consacrent à l'instauration de la confiance et de l'amitié au-delà des clivages politiques, notamment BridgeUSA, Braver Angels (dont je fais partie du conseil d'administration), et bien d'autres dont la liste figure sur BridgeAlliance.us. Nous ne pouvons pas attendre du Congrès et des entreprises technologiques qu'ils nous sauvent. Nous devons nous changer nous-mêmes et changer nos communautés.

Que serait-ce de vivre à Babel dans les jours qui ont suivi sa destruction ? Nous le savons. C'est une période de confusion et de perte. Mais c'est aussi un temps pour réfléchir, écouter et construire.

Cet article a été publié dans l'édition imprimée de mai 2022 avec le titre "Après Babel" :

https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2022/05/social-media-democracy-trust-babel/629369/

________________

Lisez la suite des écrits de Jonathan Haidt dans The Atlantic sur les médias sociaux et la société :

   •  The Dark Psychology of Social Networks (en anglais) (https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2019/12/social-media-democracy/600763/)
    • Comment les avertissements de déclenchement nuisent à la santé mentale sur les campus.
    • L'expérience dangereuse de Facebook sur les adolescentes (https://www.theatlantic.com/education/archive/2016/04/why-kids-should-use-their-fingers-in-math-class/478053/)

Jonathan Haidt est psychologue social à la Stern School of Business de l'université de New York. Il est l'auteur de The Righteous Mind et le coauteur de The Coddling of the American Mind, qui a vu le jour en septembre 2015 dans un article de l’Atlantic.

Twitter (https://twitter.com/JonHaidt)

_____________

Voir aussi l'article en français dans mes perles, dans la collection Eujeux d'aujourd'hui pour demain"

Et le résumé dans mon site LARCENCIEL.BE - article 1357